Souvenirs concernant Jules Lagneau
ALAIN
Deuxième édition
PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VI me )
DU MÊME AUTEUR
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 109 EXEMPLAIRES DE LUXE IN-4 o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 9 HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A I, ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET 843 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 13 HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A m, 800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 801 A 830.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D’ADAPTATION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1925.
Je veux écrire ce que j’ai connu de Jules Lagneau, qui est le seul Grand Homme que j’aie rencontré. Il était mieux de livrer au public un exposé systématique de la doctrine ; mais cela je ne l’ai point pu. Les raisons s’en montreront chemin faisant ; je puis dire que ce qui me rendit la tâche impossible ce fut surtout la peur d’offenser cette ombre vénérée. Nos maîtres, vers l’année 1888, qui est celle de mes vingt ans, étaient sévères comme on ne l’est plus ; mais ce maître de mes pensées l’était, en ce qui me concernait, par des raisons plus précises. J’étais déjà un habile rhéteur, et je ne respectais rien au monde que lui ; ce sentiment donnait des ailes à ma prose d’écolier ; en écrivant je combattais pour lui, et je méprisais tout le reste, d’où une audace, une force persuasive, un art de déblayer qui amassèrent plus d’une fois des nuages autour du front redoutable. Mes camarades, non moins dévoués que moi, mais autrement, conservaient, dans leur manière d’écrire, tout le scrupule, toute la patience, tous les détours et retours de l’Homme, cet embarras de la parole, et jusqu’à ces gestes qui traduisaient éloquemment l’insuffisance de tout ce qu’on pouvait dire. Comment aurais-je traduit un sentiment que je n’éprouvais pas ? Pendant que tout s’obscurcissait devant lui, tout s’éclairait pour moi ; j’apercevais comme de brillantes trajectoires ; je les parcourais hardiment. Je ne crois point du tout que la Foi me rendît facile sur les raisons ; je l’expliquerai assez. Je ne crois pas non plus avoir en ce temps-là ni dans la suite jamais rabaissé la pensée au rang d’un jeu de rhétorique. N’empêche que, par une facilité qui naquit en même temps que l’enthousiasme, j’en donnai plus d’une fois l’apparence, et cela me valut plus d’un rude avertissement. Mais enfin, mis au fouet, je n’en galopais que mieux. Le Maître en prenait son parti ; et je surpris plus d’une fois sur le puissant visage une joie qui m’était bien douce. Toujours est-il qu’alors qu’une page d’un de mes camarades était quelquefois lue comme un modèle, je n’eus jamais cet honneur. Il faut donc, si je veux conserver le fidèle souvenir du penseur, que je ne cesse jamais de peindre l’homme, de façon qu’il parle lui-même. Et, pour les commentaires, je dois les prendre pour moi et en porter le poids ; c’est un développement de sa pensée, ce n’est pas autre chose ; mais je n’oserais pas dire que c’est sa pensée. Et pour que toutes ces différences soient bien en place, comme l’exige une fidélité que j’ose dire sans alliage, il faut nécessairement que je parle beaucoup de lui et beaucoup de moi. Ce petit livre, que je commence, et dont je ferais des volumes, si j’osais, est une œuvre de courage ; la piété serait muette.