Ni ange, ni bête
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Copyright by André Maurois, 1919
Pour devenir un parfait philosophe, il me manquait surtout une passion, à la fois profonde et pure, qui me fit assez apprécier le côté affectif de l'humanité.
Auguste Comte.
Au temps où le roi Louis-Philippe régnait sur les Français, M. Bertrand d'Ouville, rentier et archéologue abbevillois, revenant un matin d'Amiens en diligence, se trouva seul dans la voiture avec un jeune homme grave et barbu, dont le chapeau en tronc de cône et le gilet à la Robespierre proclamaient assez naïvement les opinions républicaines.
—Excusez-moi, monsieur, dit le vieillard, dès qu'ils eurent franchi le pavé bruyant des faubourgs, ne seriez-vous pas le nouvel ingénieur de l'arrondissement d'Abbeville?
—Oui, monsieur, dit l'autre, très surpris, et examinant sans bienveillance ce petit homme à la voix précieuse.
—Ce n'est pas par curiosité, croyez-le, que je me suis permis de vous interroger. Je m'occupe d'archéologie, mes recherches me mettent en rapports assez fréquents avec vos services et j'attendais votre arrivée. Je me nomme Bertrand d'Ouville.
Le jeune homme salua et dit sèchement: «Philippe Viniès». La redingote doctrinaire, le haut col de velours noir lui inspiraient une méfiance sévère.
—Vous paraissez très jeune, reprit le vieillard, croisant lentement ses jambes maigres, vous venez sans doute de sortir de l'École?
—Oui, monsieur; Abbeville est mon premier poste.
—J'espère que vous vous y plairez. La société y est, sottement à mon avis, très fermée aux fonctionnaires. Mais j'avais fait ouvrir à votre prédécesseur quelques maisons agréables. Un ingénieur n'est pas un préfet, et pourvu que vous ne parliez ici ni de religion, ni de science, ni d'art, ni de politique...