Par la faute de M. de Balzac
La soirée s'était passée à fumer des cigarettes en portant sur les hommes et les œuvres des jugements aussi dépourvus de bienveillance que de solidité quand, vers minuit, la conversation se ralluma tout d'un coup, comme ces feux que l'on a cru morts et qui réveillent le dormeur surpris dans une chambre illuminée.
On en était venu, j'ai oublié comment, à parler de l'inconsistance des caractères, de cette folle incohérence des désirs et des sentiments qui fait le même homme capable tour à tour de courage et de lâcheté, de libertinage et d'austérité, qui mêle parfois une pureté véritable à l'exercice de la prostitution et une générosité sincère à une avarice active, enfin qui rend si difficiles à prévoir les actes des êtres que l'on croit connaître le mieux, et le jeune Bazire, qui ne perd jamais de vue les thèses favorites de son parti, avait aussitôt profité de ce beau terrain pour les y déployer en ordre de bataille.
—Eh! oui, avait-il dit, ce que vous appelez une «personnalité» n'est qu'un chaos de sensations, de souvenirs, de tendances, et ce chaos est impuissant à s'organiser lui-même. Mais vous semblez oublier qu'il peut être organisé de l'extérieur. Une doctrine peut orienter ces petits éléments dispersés comme un aimant oriente les grains de limaille. Un grand amour, une croyance religieuse, un préjugé plus vigoureux que les autres introduisent dans un esprit l'invisible armature qui lui manquait et lui permettent d'atteindre à cet état d'équilibre qui est en somme le bonheur. Le point d'appui, le point d'accrochage d'une âme doit toujours être en dehors d'elle, et c'est pourquoi...
À ce moment Renaud ferma d'un geste sec le livre qu'il feuilletait.
—La religion? dit-il en se frottant l'œil gauche... Oui, la religion, la passion peuvent mettre de l'ordre dans un esprit... Oui... Mais pour moi qui n'ai, ni le bonheur de croire, ni la délicieuse folie d'aimer, la grande force d'équilibre, c'est plutôt la fiction... Le Prince André, de Tolstoï, le Lucien Leuwen, de Stendhal, voilà les «organisateurs de mon chaos»... Et je ne crois pas que mon cas soit bien rare... Est-ce que Rousseau n'a pas en son temps modifié, et même créé, la sensibilité de quelques millions de Français? D'Annunzio celle de l'Italien moderne? Wilde celle de quelques Anglais du début de ce siècle?... Et Chateaubriand?... Et Rimbaud?... Et Barrés?