Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde
Avec la Description de ce perilleux Passage, & des choses merveilleuses & étonnantes qu'on a découvertes sous le Pole Antarctique.
AVEC FIGURES.
A PARIS
Chez DENYS HORTEMELS, Place de Sorbonne, à S. Jean-Baptiste.
M. DCC. XXIII.
Avec Approbation & Privilege du Roy.
LE PASSAGE DU POLE ARCTIQUE AU POLE ANTARCTIQUE PAR LE CENTRE DU MONDE.
Départ de l'Auteur d'Amsterdam pour le Groenland, comment l'Auteur & ses Compagnons commencerent à s'appercevoir qu'ils approchoient de l'effroyable tournant d'eau qui est sous le Pole Arctique. Description du tournant.
Ayant toûjours eû dés ma jeunesse une trés-grande passion pour les Voyages, j'ai parcouru pour contenter ma curiosité, toutes les principales parties du vieux & du nouveau Monde, & à la fin de ma derniere course, je me trouvai dans la grande & fameuse Ville d'Amsterdam, où je fis connoissance avec trois ou quatre gros Négocians, qui me dirent qu'ils équipoient un Vaisseau pour l'envoyer dans le Groenland à la Pêche de la Baleine. A cette nouvelle, je sentis mon inclination naturelle se ranimer, & je conçûs d'abord le dessein de faire ce Voyage, n'ayant point encore vû les Climats glacez des Zones froides; je commençai donc d'acheter tout ce que je crûs nécessaire, & ayant mis en ordre tout mon petit équipage, je m'embarquai le troisiéme du mois de Mai de l'année mil sept cens quatorze; nous partîmes avec un Vent favorable, & eûmes un tems à souhait pendant quelques jours; mais le dixiéme vers le soir le Ciel s'obscurcit, & se couvrit en peu de tems de nuages noirs & épais, & les Vents se mirent à soufler avec une telle véhémence & impétuosité, que l'équipage fut alerte toute la nuit suivante, & cette tempête nous porta vers l'Oüest avec tant de rapidité, malgré toute nôtre manœuvre, que le matin environ à quatre heures nous nous trouvâmes à la vûë des Côtes de l'Isle d'Islande, dont nous n'étions éloignez que d'environ trois lieuës, le Vent pour lors étant tombé, un calme de douze heures lui succéda, aprés lequel nous reprîmes nôtre route avec un petit Vent Sud-Est, nous voguâmes assez heureusement jusqu'au quatorze que nous aperçûmes deux Vaisseaux qui nous parurent venir du Groenland, & prendre la route de Hollande, nous étions alors au soixante-huitiéme degré 17. minutes de latitude, mais nous les perdîmes bien-tôt de vûë car le tems se changea subitement, & nous vîmes se former du côté de l'Est un affreux Orage, qui s'aprochant de nous dans l'espace de quelques minutes, nous fûmes d'abord environnez d'un nombre infini d'éclairs qui furent suivis d'épouventables éclats de tonnerre & d'une pluye si grosse, si forte & si longue, que le Ciel sembloit menacer la terre d'un second déluge: l'obscurité étoit si grande que nous ne pouvions distinguer les objets de la Poupe à la Prouë; les vagues étoient si grosses, & les Vents s'entrechoquoient avec tant de furie, que notre Pilote, quoique très-experimenté, ne savoit presque plus quel parti prendre. Enfin, après avoir été long-tems à deux doigts de la mort, cette horrible tempête commença à se dissiper, le jour reparut & nous nous trouvâmes dans une grande Mer toute remplie de gros quartiers de glace, qui se roulans les uns sur les autres, nous firent craindre d'être renversez ou écrasez; il faisoit très froid, & nous ne voyions tout autour de nous aucune Isle ni Côtes; nous avions perdu notre route, & ayant pris hauteur, nous trouvâmes soixante & treize degrez vingt-deux minutes; un petit Vent Sud-Oüest nous poussoit toujours vers le Nord, & nous portâmes enfin à un endroit où la Mer nous sembla faire une petite pente, & où le fil de l'eau nous entraînoit quoi qu'assez lentement toujours du côté du Pole, alors un vieux Matelot nous conta qu'il avoit ouï dire autrefois à un fameux Pilote, qui avoit fort couru les Mers du Nord, qu'il y avoit sous le Pole Arctique un effroyable tournant d'eau, qui pouvoit avoir soixante & dix ou quatre-vingt lieuës de circonférence, qu'il estimoit être le plus dangereux écueil du monde, au milieu duquel il devoit y avoir un goufre épouventable & sans fonds, où toutes les eaux de ces Mers se précipitans, avoient communication par le centre de la terre, avec les Mers qui sont sous le Pole Antarctique, ce recit nous glaça d'effroi, & nous fit frissonner dans toutes les parties de nôtre corps, car nous voyions que le cours de l'eau nous amenoit, & qu'il nous étoit impossible de retrograder; sur cela nous tinmes conseil, & il fut conclu, que quoiqu'il n'y eût presqu'aucune apparence de salut pour nous, il falloit néanmoins prendre toutes les précautions imaginables, & boucher toutes les ouvertures du Vaisseau, pour fermer tout chemin à l'eau, ce que nous executâmes sur le champ avec un empressement & une diligence incroyable, après quoi nous montâmes tous sur le Pont, pour voir ensemble si nous ne pourrions pas trouver le moyen d'éviter l'affreux péril dont nous étions menacez; pour lors le Soleil ne se couchoit plus, & nous le voyions toûjours tourner au tour de nous sur les bords de l'Horizon, mais il étoit un peu pâle; nous aperçûmes vers l'Oüest une assez longue Côte, qui avoit trois Caps, dont celui du milieu s'avançoit beaucoup plus dans la Mer que les deux autres; on y voyoit plusieurs hautes Montagnes toutes couvertes de neige & de glace, & dont les entre-deux nous paroissoient tout en feu: de ce même côté, en tirant vers la droite, nous vîmes un gros amas de nuages, d'une couleur presque verte, mêlée d'un gris fort obscur, & dont une partie descendoit si bas qu'elle touchoit presque la Mer, il en sortit une infinité d'oiseaux dont le nombre, en volant vers nous, s'accrut si prodigieusement que tout l'air d'alentour en fut obscurci, une troupe se détacha du gros, & passant immédiatement sur nos têtes, ils entrérent en une telle furie les uns contre les autres, qu'ils se bequétérent cruellement, & de telle sorte que trois tombérent morts sur nôtre Pont, leur plumage étoit trés-noir, & leur bec rouge comme du sang, ils avoient depuis la tête jusqu'à l'extrêmité de la queuë une raye blanche comme de la neige, mais nous perdîmes bien-tôt tous ces oiseaux de vûë; on demandera peut-être comment ils peuvent traverser ces vastes Mers; mais il est à présumer, qu'ils se reposent de tems en tems sur ces grandes piéces de glace qu'on trouve en plusieurs endroits dans les Mers du Nord; cependant nous suivions toûjours malgré nous le penchant des eaux, jusqu'à ce qu'enfin notre Vaisseau fit tout d'un coup comme un demi tour à gauche, & alors nous voguâmes d'un mouvement circulaire, ce qui nous fit connoître que nous étions entrez dans le tournant; cette Mer tournoyante fourmille par tout d'un nombre innombrable de petits Poissons, à peu prés de la grosseur des Harangs, de la moitié du corps, à l'extremité de la queuë, ils sont d'une trés belle couleur d'or, & comme ils nâgent presque toûjours la tête en bas & à fleur d'eau; & le Soleil refléchissant sur toutes ces queuës qui sont toutes entieres hors de l'eau, ce tournant ressemble à un Ciel d'eau tout couvert d'un nombre infini d'étoiles d'or qui sont dans un perpetuel mouvement; un objet de cette nature, charmeroit sans doute des gens qui le pourroient contempler d'un œil tranquile; après avoir fait plusieurs tours, nous apperçûmes au milieu du tournant, une espéce d'isle flotante plus blanche que la neige, mais nôtre mouvement circulaire nous aprochant toujours du centre, nous reconnûmes que cette Isle prétenduë, n'étoit qu'une haute écume que les eaux en se précipitant & s'engouffrant dans cet abîme, formoient sur leur superficie; nous jugeâmes alors qu'il étoit tems de nous retirer au dedans du Vaisseau, ce que nous fimes à l'instant, en descendant tous à fonds de calle, pour y attendre ce que le Ciel ordonneroit de nous.