Lettres sur l'histoire de France

PAR AUGUSTIN THIERRY
NOUVELLE ÉDITION REVUE AVEC LE PLUS GRAND SOIN
PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
En 1817, préoccupé d’un vif désir de contribuer pour ma part au triomphe des opinions constitutionnelles, je me mis à chercher dans les livres d’histoire des preuves et des arguments à l’appui de mes croyances politiques. En me livrant à ce travail avec toute l’ardeur de la jeunesse, je m’aperçus bientôt que l’histoire me plaisait pour elle-même, comme tableau du temps passé, et indépendamment des inductions que j’en tirais pour le présent. Sans cesser de subordonner les faits à l’usage que j’en voulais faire, je les observais avec curiosité, même lorsqu’ils ne prouvaient rien pour la cause que j’espérais servir, et toutes les fois qu’un personnage ou un événement du moyen âge me présentait un peu de vie ou de couleur locale, je ressentais une émotion involontaire. Cette épreuve, souvent répétée, ne tarda pas à bouleverser mes idées en littérature. Insensiblement je quittai les livres modernes pour les vieux livres, les histoires pour les chroniques, et je crus entrevoir la vérité étouffée sous les formules de convention et le style pompeux de nos écrivains. Je tâchai d’effacer de mon esprit tout ce qu’ils m’avaient enseigné, et j’entrai, pour ainsi dire, en rébellion contre mes maîtres. Plus le renom et le crédit d’un auteur étaient grands, plus je m’indignais de l’avoir cru sur parole et de voir qu’une foule de personnes croyaient et étaient trompées comme moi. C’est dans cette disposition que, durant les derniers mois de 1820, j’adressai au rédacteur du Courrier français les dix Lettres dont j’ai parlé plus haut.
Il me reste à parler de la méthode que j’ai suivie dans la composition de ces Lettres. La plupart sont des dissertations entremêlées de récits et de fragments des historiens originaux. Tel événement particulier dont le caractère fut longtemps méconnu, présenté sous son véritable aspect, peut éclairer d’un jour nouveau l’histoire de plusieurs siècles. Aussi ai-je préféré ce genre de preuve à tout autre, lorsqu’il m’a été possible d’y recourir. Dans les matières historiques la méthode d’exposition est toujours la plus sûre, et ce n’est pas sans danger pour la vérité qu’on y introduit les subtilités de l’argumentation logique. C’est pour me conformer à ce principe que j’ai insisté avec tant de détails sur l’histoire politique de quelques villes de France. Je voulais mettre en évidence le caractère démocratique de l’établissement des communes, et j’ai pensé que j’y réussirais mieux en quittant la dissertation pour le récit, en m’effaçant moi-même et en laissant parler les faits. L’insurrection de Laon et les guerres civiles de Reims, naïvement racontées, en diront plus qu’une théorie savante sur l’origine de ce tiers état, que bien des gens croient sorti de dessous terre en 1789. Si, durant deux siècles, préférant la paix à tout autre bien, il a semblé dormir et s’est fait oublier, son entrée sur le théâtre des événements politiques rappelle les scènes d’énergie, de patriotisme et de violence où il s’est signalé de nos jours. Peut-être l’histoire n’a-t-elle rien à faire dans le débat des opinions et la lutte des intérêts modernes ; mais si l’on persiste à l’y introduire, comme on le fait journellement, on peut en tirer une grande leçon : c’est qu’en France personne n’est l’affranchi de personne, qu’il n’y a point chez nous de droit de fraîche date, et que la génération présente doit tous les siens au courage des générations qui l’ont précédée.

Augustin Thierry
Содержание

О книге

Язык

Французский

Год издания

2023-04-30

Темы

France -- History

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