Retour du flot
Par Brada
Nelson Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Paris Calmann-Lévy Éditeurs 3, rue Auber Paris
Puisque la mode est aux enseignes, il me semble, amie, que je ne puis en mettre de plus belle à ce livre que votre nom.
RETOUR DU FLOT
La journée d’octobre finissait, froide et embrumée, dans une sensation de mystère. La nuit qui tombait était chargée de tristesse.
La rue Rembrandt, avec ses hautes maisons en retrait, allant se perdre dans l’ombre épaisse des arbres du Parc Monceau, semblait, dans sa paix solitaire, comme une oasis paisible, séparée du remous de la grande ville. Seule, une femme jeune, de tournure élégante dans l’ample manteau qui l’enveloppait, y marchait d’un pas hâtif. Elle allait et venait d’un mouvement automatique, descendant et remontant le court tronçon de trottoir qui va de la rue de Lisbonne à la rue de Courcelles ; arrivée là, elle s’arrêtait et contemplait longuement la façade d’une des maisons vis-à-vis d’elle, puis reprenait sa faction monotone, comme dans l’impossibilité de s’éloigner.
A l’observer on se serait sûrement figuré qu’elle attendait quelqu’un et cependant les yeux profonds qui s’élevaient avec une ardeur de désir vers le second étage dont les fenêtres commençaient à s’éclairer ne cherchaient qu’une ombre, l’ombre d’une petite enfant qui était née là, derrière ces murs, onze ans auparavant, et qui dormait maintenant sous du marbre et des rosiers blancs.
Comme la nuit s’épaississait, que lentement, l’un après l’autre, les réverbères s’allumaient, piquant les ténèbres de leur clarté tremblante, la jeune femme revint s’adosser contre la grille d’un des jardinets ; elle y demeura un moment immobile, perdue dans ses pensées : ses doigts fins se croisèrent dans un geste d’angoisse, son visage s’inonda de larmes, puis brusquement, elle eut le mouvement de fuir, et, sans regarder à droite ni à gauche, s’élança pour traverser la chaussée.
A la même seconde, le tonnerre d’une automobile qui débouchait de la rue de Courcelles la paralysa d’une terreur subite ; elle hésita, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et eût été certainement renversée si une main vigoureuse ne l’avait saisie et d’un geste brusque rejetée sur le trottoir. Elle vacilla, étourdie, les paupières closes, sur le point de s’évanouir, s’appuyant instinctivement sur l’épaule qui la soutenait, quand une voix… une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis tant d’années, cria presque :