Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 1
PENDANT LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785, SUIVI DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS, PUBLIÉES EN 1788 ET 1789. PAR C. F. VOLNEY, COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
TOME PREMIER.
PARIS, PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS. ——— M DCCC XXV.
ŒUVRES DE C. F. VOLNEY. DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE. TOME II.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, RUE JACOB, Nº 24.
C'EST en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au spectacle des usages et des mœurs des nations; il y aura toujours loin de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté?
Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie. Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de l'admiration.
Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays Rachid , que l'on entre vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger, qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore propre à la fortifier.