Le duel au balai / Extrait du quotitien "La Patrie", éditions du 27 et 28 février 1879.
Extrait du quotitien La Patrie éditions du 27 et 28 février 1879.
Dans un petit village de France vivait, il y a quelques années, un général en retraite. Ce vieux débris des armés du premier empire avait conservé tous les préjugés que les militaires de ce temps nourrissaient contre la religion et ses ministres. Pour lui, une robe noire était une espèce d'épouvantail dont la vue lui eût fait presque rebrousser chemin, comme celle des corneilles aux païens de l'ancienne Rome. Il eût tremblé qu'on le vit en compagnie d'un prêtre, et n'eût point pardonné à un de ses amis un acte de religion!
Pour lui la piété était incompatible avec le courage, et quiconque s'agenouillait dans une église était incapable d'une grande action. Chose étrange! cet homme, qui se glorifiait de son indépendance, était asservi, sans s'en douter, au plus dur de tous les esclavages, c'est-à-dire à l'opinion publique; il eût affronté sans pâlir une batterie armée de ses redoutables canons, et il n'avait pas eu le courage de franchir, en plein jour les degrés qui conduisent à une église!
Et cependant l'histoire ne nous apprend-elle as que les hommes les plus braves peuvent être en même temps de fidèles serviteurs de Dieu?... Saint Louis, Duguesclin, Bayard, Turenne, etc., etc.
Notre vieux général avait été nommé maire de sa commune. Jusque là, rien que de très-naturel: son rang, son éducation, sa fortune même le plaçaient forcément à la tête de l'édilité villageoise; et disons, pour être juste, qu'il s'acquittait de ses fonctions avec tête. Mais malheureusement, il comprenait le zèle à sa manière, et, sous prétexte de redresser des abus, il n'y avait pas de petites tracasseries qu'il ne fit au pauvre curé du village.
Tantôt c'était un refus de payer la chambre (la commune avait l'habitude de donner à ce brave homme un _louis_ par an, cela n'était pas cher); tantôt refus de reconnaître le bedeau nommé par le curé, en substituant à son lieu et place un _sonneur des points du jour_, suivant la loi d'un ventôse quelconque; tantôt c'était les réparations de la cure qu'il mettait à la charge du bon prêtre, d'après un arrêté sorti probablement de la même fabrique; enfin une guerre sourde, continue, incessante qui fait souvent plus de mal qu'une guerre franche et loyale.