Portraits littéraires, Tome III - Charles Augustin Sainte-Beuve - Livre

Portraits littéraires, Tome III

La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre 1851, avait en tête cet avertissement:
«Ce volume, que j'intitule Derniers Portraits , non parce que j'ai décidé de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernières études de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Février 1848, sert de complément aux six volumes de Portraits déjà publiés chez M. Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets: j'y touche aux Anciens, je m'arrête un instant au seizième siècle, je me complais au dix-septième, et nos contemporains ont aussi leur part. Si l'on rangeait un jour mes Portraits dans un ordre méthodique, ce volume fournirait son contingent à chacune des branches dans lesquelles je me suis essayé.»
Aujourd'hui, en réimprimant ce volume dans la collection acquise par MM. Garnier, j'en fais le tome III des Portraits littéraires , auxquels il se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.
Décembre 1862.
L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout temps et partout; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait à la fin d'une littérature très-cultivée; il vivait, dit-on, à la cour des rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale; il avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était, par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de demi-vérité qui est peut-être la plus favorable à l'imagination. Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer librement; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance; elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective. Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques, sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer? fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes, si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins à cette branche de poésie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et, à la chanson langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets à Cérès pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le coeur de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle des Romains. Mais, à quoi bon la chercher ailleurs? leur véritable idylle originale, nous la possédons; ce sont proprement les Géorgiques . Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants:

Charles Augustin Sainte-Beuve
О книге

Язык

Французский

Год издания

2005-01-14

Темы

French literature -- History and criticism; Authors, French

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