L'Art du brodeur
L’ART DU BRODEUR.
Par M. de Saint-Aubin, Dessinateur du Roi.
M. DCC. LXX.
Ce seroit une partie d’histoire longue & curieuse, que celle des progrès & des variations du Luxe chez les différentes Nations; il suffit, je pense, pour l’objet présent, de rechercher l’origine de la Broderie: les Livres Saints & l’Histoire me la présentent plus ancienne que la Peinture, avec laquelle elle a plusieurs rapports. Il paroît que c’est en Asie, où la Broderie a pris naissance. Attalus, Roi de Pergame, fut un des premiers qui ajouta l’or aux étoffes.
La Broderie s’est long-temps appellée du nom des Phrygiens ( Phrygies ), apparemment parce qu’ils excelloient dans cet Art.
Cet Art a sans doute reçu de grands secours de la Sculpture pour les formes, & de la Peinture pour la dégradation des couleurs.
Cet Art par sa magnificence & par son prix, fut long-temps réservé pour les Temples, les Rois & les Pontifes: on en enrichissoit la bordure des manteaux de Byssus, & de cette précieuse Pourpre dont il ne nous reste guere que la description.
Louis XIII. & Louis XIV, ont rendu nombre d’Edits pour arrêter le luxe, & nommément la Broderie.
Broder est l’art d’ajouter à la surface d’une étoffe déja fabriquée & finie, la représentation de tel objet qu’on le desire, à plat ou de relief; en or, argent ou nuances.
Il n’est guere de Nations qui ne brodent avec les différentes matieres que produit leur climat.
Les Chinois nous envoient encore des fleurs de mousseline en relief, gaudronnées au fer, très-bien colorées, qu’on emploie avec le même succès que les fleurs d’Italie pour les Jupes de Cour.
Les Indiens excellent à broder avec le coton filé, sur mousseline; ils emploient sur gaze, des joncs, cuirasses d’insectes, ongles & griffes d’animaux, des noyaux & fruits secs, & sur-tout des plumes d’oiseaux: ils entremêlent les couleurs sans harmonie comme sans goût; ce n’est qu’une espece de mosaïque bizarre, qui n’annonce aucune intention, & ne représente aucun objet.