Les civilisés: Roman - Claude Farrère

Les civilisés: Roman

A Monsieur Pierre Louÿs.
MON CHER AMI,
L'an passé, je risquais mon premier livre; et ce livre,—très jeune,—vous teniez à le présenter vous-même au public, à le couvrir de votre nom comme d'une égide. Vous écriviez une préface exquise, et je sais que beaucoup de gens sans indulgence ont pardonné à l'auteur par admiration pour le préfacier.
Elle n'était pas seulement très belle, cette préface. Elle était adroite, et presque insidieuse. Elle piquait la curiosité du lecteur. Le lecteur n'aime rien tant que découvrir la personne de l'écrivain derrière ce qu'il écrit. Cette découverte lui présente tout l'attrait d'une incursion furtive dans les coulisses du théâtre littéraire. Votre préface, mon ami, conduisait le lecteur dans notre intimité. Vous racontiez véridiquement le hasard singulier qui nous mit en relations, et comment je fis ma première visite à Pierre Lou s un quinze juin, jour de Grand Prix.—A mon tour de conter mon anecdote. Mon ami, nous sommes de plus vieilles connaissances que vous ne pensez: je vous ai rencontré pour la première fois,—la vraie première fois,—six ans avant le quinze juin que je rappelais tout à l'heure. Mais de cette rencontre-ci, vous ne pouvez point avoir gardé mémoire,—et pour cause.
J'avais vingt ans bien juste. J'allais partir pour un très grand voyage—pour le Sénégal, les Antilles et New-Orléans. Et je passais à Marseille, chez un ami, ma dernière semaine de France. Une nuit d'insomnie entêtée; j'avisai sur ma table les trois ou quatre derniers romans parus, et j'en pris un au hasard, qui me séduisit par sa robe couleur de citron pâle et son titre imprimé en bleu. Ce roman s'appelait Aphrodite . Je l'ouvris au milieu, comme on ouvre toujours les romans, et j'essayai, par son secours, de conquérir le sommeil.
Or, le sommeil fut insaisissable. Vainement j'allai jusqu'à la dernière page, puis je repartis de la première. Je recommençai. Je recommençai encore. Peine perdue: l'aurore me trouva éveillé. Dans cette seule nuit, j'ai lu six fois tel chapitre que je relis encore,—je le dis très bas, à cause de votre modestie,—comme je relis les classiques impeccables de mon cher XVII e siècle....

Claude Farrère
О книге

Язык

Французский

Год издания

2014-12-20

Темы

Indochina -- History -- Fiction; France -- Colonies -- Indochina -- Fiction; French -- Indochina -- Fiction

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