Fables et légendes du Japon
Paris Librairie d'Éducation Nationale
Collection Picard Bibliothèque d'Éducation Récréative
Il y avait autrefois, au pays de Tango, une bourgade du nom de Mizunoé. Dans cette bourgade vivait un pêcheur, qui s'appelait Ourashima Taro. C'était un homme vertueux, au cœur sensible et bon qui, de sa vie, n'avait jamais fait ni souhaité de mal à personne.
Taro revenait un soir de la pêche. La prise ayant été abondante, il rentrait satisfait et joyeux. Sur le rivage, il aperçoit une bande de petits garçons, qui semblaient prendre un malin plaisir à tourmenter une petite tortue, trouvée sur le sable.
Taro n'aimait pas qu'on fît souffrir les bêtes. Il eut pitié de la tortue. S'approchant des enfants, et s'efforçant de donner à sa voix un ton impérieux:
– Quel mal vous a donc fait, dit-il, cette innocente créature, pour la tourmenter de la sorte? Ignorez-vous que les dieux punissent les enfants qui maltraitent les animaux?
Ourashima s'approcha des enfants.
– Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde, répond insolemment le plus âgé de la troupe. Cette tortue n'appartient à personne. Nous sommes libres de la tuer si cela nous fait plaisir. Vous n'avez rien à y voir.
Le pêcheur comprend qu'aucun raisonnement n'aura de prise sur ces cœurs sans pitié. Il change de tactique et, d'un ton plus radouci:
– Allons, ne vous fâchez pas ainsi, mes enfants! je n'avais pas l'intention de vous gronder. Je voulais vous proposer un marché. Voulez-vous me vendre cette tortue? Je vous en donne vingt sous. Cela vous va-t-il?
Vingt sous! C'était une fortune pour ces marmots. Ils acceptent sans hésiter; Taro leur donne donc deux petites pièces blanches; aussitôt ils courent au village acheter des gâteaux. Resté seul avec la tortue, qu'il a conscience d'avoir arrachée à une mort certaine, le brave pêcheur la soulève dans les mains, et lui dit, en la caressant:
– Pauvre petit animal! Le proverbe te donne dix mille ans d'existence, tandis qu'il n'en accorde que mille à la cigogne. Que serais-tu devenu sans moi? Je crois bien que tes dix mille ans auraient été considérablement écourtés! Car ils allaient te tuer, ces vauriens!… Allons, je vais te rendre la liberté. Mais à l'avenir, sois prudente, et surtout ne retombe jamais plus dans les mains des enfants.