Considérations générales sur l'état actuel du Japon - comte de Charles Montblanc

Considérations générales sur l'état actuel du Japon

Paris 1866
Les études géographiques empruntent un intérêt spécial à la facilité si grande des communications actuelles. Cette facilité nous a tellement familiarisés avec les produits des pays les plus éloignés, que nous ne nous étonnons plus de les voir à chaque instant autour de nous, dans nos vêtements, sur nos tables, dans nos habitations, partout à l'étalage de nos boutiques. Par cela même, il ne nous est plus permis d'ignorer aucune contrée du monde, lorsque toutes concourent presque simultanément à la satisfaction de nos besoins.
Ce courant crée forcément entre les sociétés humaines un lien de solidarité que toutes reconnaissent et devant lequel s'est en dernier lieu incliné le Japon. Depuis une dizaine d'années, ce pays est sorti de son mystérieux isolement. Des lignes de bateaux à vapeur le relient aujourd'hui à l'Europe, et Marseille n'en est plus séparé que d'un trajet de cinquante jours. A l'extrémité de cette route, nous pénétrons dans l'empire du Soleil-Naissant, dont l'ensemble géographique nous est parfaitement retracé dans l'excellente carte due au travail de M. V. A. Malte-Brun, l'honorable secrétaire général de notre Commission.
J'ai eu l'heureux loisir de visiter et d'étudier cet intéressant empire. Les notions que j'en possède ont toutes été puisées à des sources japonaises, minutieusement contrôlées les unes par les autres. Je retracerai la physionomie de ce pays dans un rapide exposé, pour lequel je vous demande, mesdames et messieurs, toute votre indulgence.
Au premier abord, on est tenté de rapprocher moralement les Japonais des Chinois. En réalité, les Japonais possèdent une valeur individuelle et sociale qui les distingue profondément de leurs voisins. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent dans leur comparaison des oppositions directes: ainsi toutes les deux possèdent un caractère dominant, mais contraire. En Chine, le mobile principal des actions est l'intérêt matériel à l'exclusion presque entière des besoins moraux. Au Japon, ce mobile est moral, et si le sentiment d'honneur, qui en est l'expression, prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles besoins de la nature humaine et demeure, pour l'homme qui le possède, un stimulant énergique de progrès véritable. Le rapport des moeurs à l'esprit des institutions présente, chez les deux peuples, les mêmes contrastes, et nous offre un exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et représenter par elles-mêmes une direction sociale. En Chine, les principes de l'organisation sont conformes à notre idéal moderne. Ils sont entièrement démocratiques et autorisent toutes libertés. Malgré cette base, qui devrait être féconde en noble émulation, le peuple chinois est certainement un peuple dégradé. Au Japon, l'organisation sociale n'est démocratique qu'à la base par la liberté donnée à toutes les capacités de conquérir de hautes positions en dehors des avantages de la naissance; mais, dans son expression générale, la société japonaise est aristocratique, et le peuple, gouverné par cette aristocratie, est fier dans ses allures, indépendant dans son courage, noble dans ses aspirations. Ces phénomènes, en désaccord avec nos idées modernes, prouvent simplement l'influence prépondérante des moeurs, et le fait est naturel, car une société se compose d'hommes libres dans leur moralité, et non pas de syllogismes incarnés.

comte de Charles Montblanc
Страница

О книге

Язык

Французский

Год издания

2009-08-22

Темы

Japan

Reload 🗙