Les mariages de Paris - Edmond About

Les mariages de Paris

5458.—Paris. Imprimerie A. L. Guillot, 7, rue des Canettes.
Droits de propriété et de traduction réservés

Madame,
J'ai vu, ces jours passés, un auteur bien en peine. Il avait écrit, au coin du feu, entre sa mère et sa sœur, une demi-douzaine de contes bleus qui pouvaient former un volume. Restait à faire la préface; car un livre sans préface ressemble à un homme qui est sorti sans chapeau. L'auteur, modeste comme nous le sommes tous, voulait faire l'éloge de son œuvre. Il grillait de dire au public: «Mes contes sont honnêtes, sains et de bonne compagnie; on n'y trouvera ni un mot grossier, ni une phrase trop court vêtue, ni une de ces tirades langoureuses qui propagent dans les familles la peste du sentiment; les maris peuvent les donner à leurs femmes et les mères à leurs filles.» Voilà ce que l'auteur aurait voulu dire; mais il est si malaisé de se louer soi-même, que la préface lui aurait coûté plus de temps que l'ouvrage. Savez-vous alors ce qu'il fit? Il écrivit sur la première page le nom cher et respecté d'une femme du monde et d'une charmante mère de famille, sûr que ce nom le recommanderait mieux que tous les éloges, et que les lectrices les plus ombrageuses ouvriraient sans défiance un livre qui a l'honneur de vous être dédié.
Edm. About.

Lorsque j'étais candidat à l'École normale (c'était au mois d'octobre de l'an de grâce 1848), je me liai d'amitié avec deux de mes concurrents, les frères Debay. Ils étaient Bretons, nés à Auray, et élevés au collége de Vannes. Quoiqu'ils fussent du même âge, à quelques minutes près, ils ne se ressemblaient en rien, et je n'ai jamais vu deux jumeaux si mal assortis. Matthieu Debay était un petit homme de vingt-trois ans, passablement laid et rabougri. Il avait les bras trop longs, les épaules trop hautes et les jambes trop courtes: vous auriez dit un bossu qui a égaré sa bosse. Son frère Léonce était un type de beauté aristocratique: grand, bien pris, la taille fine, le profil grec, l'œil fier, la moustache superbe. Ses cheveux, presque bleus, frissonnaient sur sa tête comme la crinière d'un lion. Le pauvre Matthieu n'était pas roux, mais il l'avait échappé belle: sa barbe et ses cheveux offraient un échantillon de toutes les couleurs. Ce qui plaisait en lui, c'était une paire de petits yeux gris, pleins de finesse, de naïveté, de douceur, et de tout ce qu'il y a de meilleur au monde. La beauté, bannie de toute sa personne, s'était réfugiée dans ce coin-là. Lorsque les deux frères venaient aux examens, Léonce faisait siffler une petite canne à pomme d'argent qui excita bien des jalousies; Matthieu traînait philosophiquement sous son bras un gros parapluie rouge qui lui concilia la bienveillance des examinateurs. Cependant il fut refusé comme son frère: le collége de Vannes ne leur avait point appris assez de grec. On regretta Matthieu à l'école: il avait la vocation, le désir de s'instruire, la rage d'enseigner; il était né professeur. Quant à Léonce, nous pensions unanimement que ce serait grand dommage si un garçon si bien bâti se renfermait comme nous dans le cloître universitaire. Sa prise de robe nous aurait contristés comme une prise d'habit.

Edmond About
О книге

Язык

Французский

Год издания

2021-01-02

Темы

French fiction -- 19th century

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