La peur
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1907 Tous droits réservés
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS.
DU MÊME AUTEUR
Il a été tiré du présent ouvrage dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
Vieil ami, je t'offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la peur, et parce que j'aime dédier mes livres à des morts.
Tu n'as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n'as pas eu ce que tu méritais.
Le monde t'a peu compris ; il t'a fêté pour son plaisir et non pour ta valeur : quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix, ton geste et ton masque, il t'a décerné le renom d'un mime.
A te voir, à t'entendre, on a admiré la souplesse d'un talent habile à parodier les cauchemars, alors que l'habileté fut précisément ce qui te manquait le plus ; on t'a pris pour un comédien prodigieux, alors que simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu'à réciter son poème, les tortures de l'enfantement. On battait des mains, dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l'idée qui naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de douleur que véritablement elle est!
En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et intensément poète, on jugea qu'il cessait de l'être pour devenir le colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut sincère et le fut toujours, puisqu'il mourut de l'être trop.
La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une candeur d'enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance, imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien regarder en lui : on n'avait qu'à se pencher pour voir, et le jeu de sa vie intérieure se déclanchait automatiquement ; il ne résistait à personne et se livrait à tous ; mais parce qu'il se donnait si aisément on jugea qu'il se produisait, et la torture visible à toute heure apparut comme l'effet d'un art qui débite des imitations.