La mer et les marins / Scènes maritimes
De tous les actes produits par la raison humaine, la navigation est, sans contredit, le plus difficile, et celui qui a exigé le plus d'audace. La nature a mis chaque être au milieu de ses rapports nécessaires; elle lui a affecté une place qu'il ne peut changer, elle lui a donné des organes propres aux éléments qu'il habite, et dont la disposition sert à l'exercice de certaines inclinations innées; aussi, ne voit-on jamais les animaux contrarier ses vues. Chez eux, l'individu respecte toute sa vie les lois qui gouvernent l'espèce entière. L'homme seul, qui fonde toute sa prééminence sur une faculté pour ainsi dire artificielle, l'homme, qui a tout tiré de son industrie pour assurer son empire sur la terre, a eu besoin d'une industrie plus puissante encore quand il a voulu établir sa domination sur un élément auquel la nature ne l'avait point destiné. Sur la terre, en effet, son industrie a pu le mettre aux prises avec quelques dangers; mais, sur la mer, il a eu à lutter contre tous. La terre était son domaine, et il n'a eu, pour l'assujettir, qu'à obéir à une inclination naturelle; ici, au contraire, il a fallu que cette inclination cédât à une volonté qui la contrariait.
Sans doute, le caractère de la raison est non-seulement de tirer parti de tout, mais encore d'abuser de tout. L'art de la navigation mérite les mêmes blâmes que tous les autres. En étendant l'empire de l'homme sur un élément qui ne lui avait pas été donné, il a fait servir cet élément de théâtre à nos fureurs, et il n'est pas aujourd'hui un rivage si ignoré qu'il fut jadis, qui n'ait été souillé du sang des hommes. Ainsi, si ce n'est pas, rigoureusement parlant, le plus utile des arts, c'est toujours le plus sublime de tous.
Mais ce n'est ni par ses brillants accessoires, ni par ses résultats plus brillants encore, et qui ont été cent fois examinés, que la navigation présente à nos regards un spectacle si différent des autres sciences, c'est par les sensations mêmes dont elle remplit l'âme de celui qui lui a consacré sa vie. Quelles sensations que celles de l'homme qui, jeune encore, quitte pour la première fois cette famille dans laquelle jusqu'ici se sont concentrées toutes ses affections; ces amis, qui ont été les confidents de toutes ses pensées; les objets insensibles eux-mêmes, qui, n'ayant pas vieilli comme nous, retracent, par leur aspect, des souvenirs toujours vivants. Une autre existence, d'autres liens à contracter, d'autres hommes à fréquenter, d'autres lieux à visiter, mais rien à aimer sans cesse, rien qu'on puisse revoir tous les jours! Quel changement dans l'esprit! quel vide même dans l'âme!
Edouard Corbière
---
LA MER ET LES MARINS
Scènes Maritimes
TABLE DES MATIÈRES
Tableaux Nautiques.
Le coup de Mer
Navire fuyant vent arrière.
La Chasse.
Le Grain blanc.
L'Abordage.
Les Brisants.
Incendie en Mer.
Combats en Mer.
Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau.
Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.
Aventures de Mer.
Le Capitaine de négrier.
Les pirates de la Havane et le brick de guerre.
La Licorne de mer.
Naufrage sur la côte de Plouguerneau.
Moeurs des Gens de Mer.
La Prière des Forbans.
Le voeu de deux Matelots.
L'Aspirant de Marine.
Les filets d'abordage.
Le Maître d'équipage.
Les Corsaires travestis.
Le Cuisinier et le maître Coq.
Suprême félicité du Matelot.
Le Chien de l'artillerie de marine.
Causeries de Marins.
Les deux Aspirants.
La Casaque du bon Dieu.
Le Nègre blanc.
Avale ça, Las-Cazas.
Le petit Coup de Mer.
Le Goguelin.
Le Noyé-Vivant.
Promenade sur la Dunette
Le Phénomène Vivant.
Moeurs des Nègres.
Le Bamboula.
Dame Périne
Ornithologie Maritime.
Le Plongeon.
FIN.
NOTES: