Le Banian, roman maritime (2/2)
Roman Maritime,
PAR ÉDOUARD CORBIÈRE.
TOME SECOND.
BRUXELLES. J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1836
Imprimerie de J. Stienon.
Un seul officier, chargé de veiller à la manœuvre, reste immobile sur le pont, un œil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et l'autre œil errant sur les voiles dont il épie le battement et le FASEYAGE ; car c'est encore un des secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un seul sens. (Page 10.)
Discipline du bord;—délibération en mer;—le navire pseudonyme.
Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots ranimés par la brise du soir, quand le corsaire l'Oiseau-de-Nuit , appareilla de la rade de Saint-Pierre.
Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus sûrement la manœuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine Invisible aimait à naviguer.
A l'activité un peu bruyante de cette manœuvre nocturne, succéda bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné, manœuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une seule voix, ni le bruit d'aucune manœuvre, ni le murmure même des vagues clapotantes.
Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier attaché presque immobile à la roue du gouvernail.