L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble
L'aube du 1 er novembre 1871 se levait pâle et glacée, blanchissant le faîte des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond d'un puits, le long des murs humides de l'étroite cour de l' Hôtel des Folies .
Déjà montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le réveil de Paris, dominées par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas des portes brutalement refermées, par le claquement clair des pas hâtifs sur le bitume des trottoirs.
Maxence avait ouvert sa fenêtre et s'y était accoudé mais bientôt il fut pris d'un frisson. Il referma la fenêtre, jeta du bois dans la cheminée, et s'allongea sur son fauteuil, présentant les pieds à la flamme.
C'était un événement énorme qui venait de tomber dans son existence, et autant qu'il était en lui, il s'efforçait d'en mesurer la portée et d'en calculer les conséquences dans l'avenir.
Il ne pouvait revenir du récit de cette fille étrange, de sa franchise hautaine à dérouler certaines phases de sa vie, de son effrayante impassibilité, de l'implacable mépris de l'humanité que trahissait chacune de ses paroles.
Où avait-elle appris cette dignité si simple et si noble, ce langage mesuré, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser les cloaques sans y recevoir une éclaboussure?
Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son regard:
—Quelle femme! murmurait-il.
Avant de la connaître, il l'aimait.
Maintenant, il était bouleversé par une de ses passions exclusives qui s'emparent de l'être entier.
Même, il se sentait déjà à ce point sous le charme, subjugué, dominé, fasciné, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que son libre arbitre lui échappait, que sa volonté serait entre les mains de M lle Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il se voyait si bien à la discrétion d'une énergie supérieure à la sienne, que la peur le prenait presque.
—C'est mon avenir que je risque! pensait-il.