Journal de Eugène Delacroix, Tome 3 (de 3) / 1855-1863
Cousin, en sortant, m'assure que, toutes informations prises, elle est fort honnête, sauf les petits loisirs que lui laisse l'absence de son mari, avec qui elle vit mal, mais qui ne fait que des apparitions.
Berryer y est venu, ainsi que les dames de Vaufreland. Il m'a mené chez Mme de Lagrange, à qui je devais une visite depuis le dîner que j'y avais fait il y a longtemps déjà, le jour où j'avais causé longuement avec la princesse.
Le philosophe Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier des arts! Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient admirables. Il faut des grandes divisions tranchées; ces vers arrangés sur ceux de Racine et par conséquent défigurés, font un effet bien plus puissant avec la musique.
Il ne faut point partager l'attention: les beaux vers sont à leur place dans la tragédie parlée; dans l'opéra, la musique seule doit m'occuper.
Chenavard convenait, sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que donne la musique: elle exprime des nuances incomparables. Les dieux pour qui la nourriture terrestre est trop grossière, ne s'entretiennent certainement qu'en musique. Il faut, à l'honneur mérité de la musique, retourner le mot de Figaro: Ce qui ne peut pas être chanté, on le parle. Un Français devait dire ce que dit Beaumarchais.
—Dîné chez Thiers: Cousin, Mme de Rémusat que j'ai revue avec plaisir, etc.
Chez Tattet ensuite, où j'ai entendu Membrée.
Ce qui met la musique au-dessus des autres arts (il y a de grandes réserves à faire pour la peinture, précisément à cause de sa grande analogie avec la musique), c'est qu'elle est complètement de convention, et pourtant c'est un langage complet; il suffit d'entrer dans son domaine.