La Franc-Maçonnerie en France
GEORGES GOYAU
PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER PERRIN ET C ie , LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 1899 Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
« Ce qu’il y a de déplorable dans l’enseignement en France, c’est l’Université française tout entière », disait M. Blatin au convent maçonnique de 1898.
« Parfaitement », répondait une voix : c’était celle de l’un des « Frères » de M. Blatin, professeur dans un lycée d’Algérie.
On devine quelle fut notre surprise, lorsque tomba sous nos yeux, il y a quelques mois, le compte rendu sténographique de cet échange de propos.
Que la maçonnerie fût malveillante au clergé, on le savait de longue date ; qu’elle tînt l’armée dans une certaine disgrâce, le cours des événements nous l’apprenait. Mais qu’à son tour l’Université fût traitée de suspecte et que l’adhésion des « Frères » universitaires présents au convent ratifiât et encourageât ces suspicions, c’était là un fait nouveau : il nous éclairait, d’une lueur encore vacillante, sur l’attitude que la grande association maçonnique observe à l’égard de toutes les forces vives du pays.
Notre curiosité ne résista point à la provocation de M. Blatin.
M. Prache, député de la Seine, avec une généreuse obligeance dont nous tenons à le remercier, voulut bien nous ouvrir, sans réserves, sa riche collection de documents authentiques du Grand Orient.
Froidement, historiquement, nous appuyant sur les textes et nous arrêtant aux textes, nous avons abordé l’étude de la maçonnerie. La Revue des Deux Mondes du 1 er mai en publiait les résultats ; on les retrouvera dans cette brochure.
Et, si l’on y constate des lacunes, qu’on veuille bien en partager la responsabilité entre l’auteur, qui a tenu à ne rien avancer sans preuves, et la maçonnerie, qui ne tient point à être connue.
Ce dernier, surtout, mérite attention : écrit avec recueillement, il le faut lire de même. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’emploi constant et l’apologie systématique d’un symbolisme extrêmement compliqué, sans racines historiques, sans attaches traditionnelles, symbolisme tout abstrait qui, tant bien que mal, ajuste à des idées éperdument générales les objets portatifs qui tapissent ou meublent les temples. Le Vénérable qui célèbre, d’après le rituel Blatin, doit expliquer que « ce symbolisme n’a rien de commun avec celui des sectes religieuses », qu’il en est au contraire l’« antidote », qu’il a pour but de « matérialiser les devoirs nouveaux qui s’imposent aux époux », et n’est qu’un « procédé emprunté à l’universelle mimique dont l’humanité s’est servie de tout temps, une des formes du langage universel ». Sous les auspices de ces déclarations, les Frères qui assistent le Vénérable viennent jouer sous les yeux du jeune couple les épisodes de l’« universelle mimique » ; ils se succèdent en ordre, rituellement. Voici venir l’équerre, le compas, le niveau, le maillet, la règle ; et le Vénérable, tour à tour, commente les symboles : « Frère qui portez l’équerre, venez déposer sur cette table ce symbole de la rectitude et de la précision qu’une famille de maçons doit s’efforcer d’apporter dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes… Frères qui portez le niveau, déposez sur cette table le symbole de l’égalité qui doit régner dans un ménage de maçons. » Lorsqu’est achevée l’explication, le Frère grand expert intervient, porteur du cordon conjugal, qui doit être « de dimension suffisante pour pouvoir embrasser, en même temps, les deux époux » ; il le place « en écharpe, de l’épaule droite de l’époux à l’aisselle gauche de l’épouse », et le Vénérable reprend : « Que ce cordon commun qui les enlace emblématise pour eux les générations nouvelles qui naîtront de leurs communes tendresses et qui, pareilles à ces lianes dont les tiges flexibles unissent deux arbres centenaires, les attacheront plus étroitement l’un à l’autre par les liens d’un filial et jeune amour et les couvriront encore de frais feuillages et de fleurs, alors qu’ils seront déjà sur le point de s’affaiblir et de disparaître. »