Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
La journée avait été très chaude, même pour le Transvaal, où l'on sait ce que peut être la chaleur jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les orages ne reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. Les lis bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en forme de trompette, écrasés par le souffle brûlant qui, depuis bien des heures, paraissait s'échapper d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui s'étendait indécis et faiblement tracé, à travers la plaine, bifurquait en embranchements et revenait à la ligne principale, l'herbe était complètement recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.
Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours au coucher du soleil; il ne se manifestait plus que par de petits tourbillons, qui s'élevaient subitement sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes et soulevaient une grande colonne de poussière, haute de cinquante pieds ou plus, et se maintenant longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant de se désagréger lentement, pour retomber enfin sur le sol.
A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et inexplicables, un cavalier s'avançait sur le chemin. L'homme et le cheval étaient aussi poudreux et aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par ce siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés un instant. Tout à coup, le tourbillon qui s'était approché rapidement, s'arrêta, et la poussière, après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie expirante, s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta aussi et la regarda d'un air absorbé.
«C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il à son cheval: venant on ne sait d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne de poussière sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant la poussière retomber sur le sol, pour être foulée aux pieds et oubliée.»
Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid que beau, malgré d'agréables yeux bleus et une jolie barbe roussâtre, taillée en pointe, paraissait avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses réflexions sentencieuses, puis donna un léger coup de cravache à son cheval épuisé: «Avançons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité que nous sommes au tournant», ajouta-t-il, en désignant de son fouet un petit sentier plein d'ornières, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la direction d'une colline étrangement isolée, terminée au sommet par un large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse, à une distance d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux Boer a dit: le second tournant, continua-t-il, se parlant à lui-même, mais peut-être mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à égarer un Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline au sommet plat, située à une demi-heure environ de la grande route; ceci répond au signalement; j'en cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il fit prendre à sa monture une sorte de petit trot à l'amble, qu'affectionnent particulièrement les chevaux de l'Afrique méridionale.