En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura
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J. Vilbort
Paris Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs 28, quai du Louvre
1875
Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le Général ne répondait que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles? Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en 1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme de mille mètres.
«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes, à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je ne suis qu'une femme, moi! regarde…»
Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!
Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves, mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier, surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse, l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers de Paris.