Mémoires d'un Éléphant blanc
Les anciens racontent que les éléphants ont écrit des sentences en grec et que l'un d'eux, même, a parlé. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que l'éléphant blanc dont il s'agit ici, le fameux Iravata, si célèbre dans toute l'Asie, ait pu écrire ses mémoires.
L'histoire de sa longue existence, tantôt glorieuse, tantôt misérable, à travers le royaume de Siam, l'Inde des maharajahs et des Anglais, est d'ailleurs pleine d'imprévu et des plus curieuses.
Après avoir été presque une idole, Iravata devient un guerrier; il est fait prisonnier avec son maître qu'il délivre et sauve de la mort. Puis il est jugé digne d'être le gardien et l'ami de la merveilleuse petite princesse Parvati, pour laquelle il invente d'extraordinaires jeux et qui le réduit en un doux esclavage.
On verra comment un vilain sentiment, qui se glisse dans le cœur du bon éléphant, si sage d'ordinaire le sépare pour longtemps de sa chère princesse, le jette dans les aventures de toutes sortes et lui cause de cuisants chagrins. Mais enfin, il retrouve sa fidèle amie et le pardon lui rend le bonheur.
Ce que je dois dire tout d'abord, c'est comment j'ai appris à écrire. Cela m'arriva cependant assez tard dans ma longue vie, mais il me faut l'expliquer en commençant, car il paraît que vous, les hommes, qui enseignez tant de travaux à ceux de ma race, n'avez pas coutume de leur faire faire leurs classes, et un éléphant capable de lire et d'écrire est un phénomène assez rare pour être incroyable.
Je dis rare, car j'ai entendu affirmer que mon cas n'est pas unique.
Pendant ma longue fréquentation des hommes, j'étais parvenu à comprendre beaucoup de leurs paroles, je savais même plusieurs langues; le siamois, l'hindoustani et un peu d'anglais. J'aurais pu parler, je m'y essayais quelquefois; mais je ne produisais que des sons extraordinaires qui faisaient rire mes maîtres et épouvantaient les éléphants, mes compagnons, quand il leur était donné de m'entendre, car cela ne ressemblait pas plus à leur langage que, paraît-il, à celui des hommes.