Les Contemporains, 7ème Série / Études et Portraits Littéraires
NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
SEPTIÈME SÉRIE
Marceline Desbordes-Valmore L'amour selon Michelet—Victor Duruy J. K. Huysmans—Henri Lavedan—Émile Faguet Paul Deschanel Maurice Donnay—Réponse à M. Dubout, etc.
PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE (ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C ie ) 15, RUE DE CLUNY, 15 1899 Tout droit de traduction et de reproduction réservé
20 avril 1896.
Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature qui fut éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu de génie. Mais, en outre, la préface de la Correspondance intime nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait comprendre l'intensité singulière de certains cris des Élégies, et l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un enfant, qui était mort encore au berceau.
On a dit:—Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne ressemble-t-elle pas à une trahison?—J'avoue ne pas comprendre ce scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou 1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses Élégies, et, sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux désespoirs de notre Sapho bourgeoise.