Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman - Jules Tellier

Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman

À PARIS Chez Émile Paul frères, éditeur, rue du faubourg Saint-Honoré, 100 M C M X X I

ien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne algérienne. À Constantine, il est des moments où l'on pourrait se croire dans les pays du Nord. Les rues sont noires et l'atmosphère pâle; on a autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue; on patauge et on grelotte. Mille choses pourtant vous rappellent que vous êtes en Afrique: des burnous blancs circulent, accompagnés parfois d'un parapluie vert; des indigènes, plus soucieux de leur chaussure que de leur personne, marchent pieds nus, avec leurs sandales à la main; des Kabyles, juchés sur leurs mulets, vous crient «Bâlek!» d'une voix ennuyée; ça et là, un troupeau de chèvres, guidé par un vieillard biblique, défile avec lenteur devant les cafés où les Roumis s'absinthent, protégés par les portes bien closes; et là-haut, sur le minaret dont la partie supérieure se perd dans la brume blanche, un muezzin qu'on ne voit pas hurle mélancoliquement aux quatre coins de l'horizon...
C'était le soir d'un de ces jours-là. On était en décembre; la nuit était tombée, et le temps était brumeux et froid. Pourtant le vieux tâleb Abd-er-Rhaman-Ben-Lounis se promenait seul, par les ruelles tortueuses du quartier arabe; et il ne semblait pas qu'il se souciât du froid ni de la brume. Il allait lentement, le vieux tâleb, appuyé sur son bâton, son visage disparaissant à demi sous le capuchon du burnous, sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine, pareil ainsi aux derviches qu'on voit dans les images. Les ruelles où il passait étaient étroites, raboteuses, mal ou point éclairées, avec des pentes subites et des angles brusques, tantôt couvertes et tantôt non. Çà et là on distinguait de vagues formes blanches, accroupies dans l'enfoncement des portes ou couchées sur le rebord des hânoutts. Le vieux tâleb, marchant toujours, arriva à cette rue, parallèle au ravin, qui traverse le quartier dans toute sa longueur, et il la suivit; mais après avoir fait quelques pas dans la direction de l'antique porte Bâb-el-Gebiâ, il s'arrêta devant une maison basse blanchie à la chaux, ressemblante à toutes les autres.

Jules Tellier
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О книге

Язык

Французский

Год издания

2009-01-18

Темы

French fiction -- 19th century

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