La civilisation japonaise / conférences faites à l'école spéciale des langues orientales
CONFÉRENCES FAITES A L’ÉCOLE SPÉCIALE DES LANGUES ORIENTALES PAR L É O N D E R O S N Y
PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC. 28, RUE BONAPARTE, 28 — 1883
Outre les faits relatifs aux insulaires de l’extrême Orient, j’ai tenu à donner à mes élèves quelques notions relatives à l’histoire et à la littérature de la Chine, parce que c’est de ce pays que le Japon tire sa culture intellectuelle et un nombre considérable de mots de sa langue.
Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.
LÉON DE ROSNY.
L me paraît utile, au début des études que nous allons entreprendre, de jeter un coup d’œil rapide sur les principales divisions ethnographiques que les progrès de la science ont permis d’établir au sein de ce vaste continent d’Asie, dont les Japonais occupent la zone la plus orientale.
Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus aux orientalistes. Ces essais ont projeté de vives lumières sur le problème, mais elles ne l’ont point résolu, parce que les orientalistes, au lieu de se préoccuper de tous les caractères des races et des nationalités, se sont à peu près exclusivement attachés à un seul de ces caractères, celui qui résulte de la comparaison des langues.
Les orientalistes ont fait, d’ailleurs, ce qui a été fait à peu près pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par exemple, à l’époque de Tournefort, on attachait une importance exceptionnelle à la forme de la corolle; Linné, le grand Linné, ne portait guère son attention que sur les organes sexuels des végétaux. La classification ne pouvait être définitivement acceptée que lorsqu’avec les Jussieu, les familles de plantes ont été fondées sur l’ensemble de leurs caractères physiologiques.
Il devait en être de même pour la classification des peuples. L’affinité des langues peut certainement nous révéler des liens de parenté entre nations; mais ces affinités sont souvent plus apparentes que réelles. Les peuples vaincus ont parfois adopté la langue de leurs vainqueurs, sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre degré de consanguinité, la moindre communauté d’origine. La colonisation a souvent transporté fort loin l’idiome d’une nation maritime, et l’a fait accepter par des tribus on ne peut plus étrangères les unes aux autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des types les plus anciens; mais, s’il est établi qu’il existe une famille de langues aryennes ou indo-européennes, personne n’oserait plus soutenir aujourd’hui qu’il existât une famille ethnographique aryenne et indo-européenne. Au premier coup d’œil, on reconnaît l’abîme qui sépare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint rosé, de l’Indien aux cheveux noirs et au teint basané. Personne, non plus, ne voudrait soutenir que les naturels des îles de l’Océanie, où l’anglais est devenu l’idiome prédominant, aient des titres quelconques de parenté avec les habitants de la fraîche Albion.