Le roman de Miraut - Chien de chasse
LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE
Louis Pergaud
Publication en 1913
Je dédie ce livre à tous ceux qui aiment les chiens et particulièrement à mon excellent ami PAUL LÉAUTAUD ROMANCIER RARISSIME CHRONIQUEUR SAVOUREUX PROVIDENCE DES CHATS PERDUS DES CHIENS ERRANTS ET DES GEAIS BORGNES BIEN CORDIALEMENT L.P.
C'était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le revers du coteau dominant le village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours, la Guélotte, la ménagère, venait d'allumer sa vieille lampe. La nuit était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa provision d'huile, elle avait attendu la pleine obscurité, se contentant, pour vaquer aux menus soins du ménage, de la clarté brasillante qui sortait par les soupiraux du poêle et laissait flotter par toute la pièce un grand mystère paisible et calme où les choses semblaient sommeiller.
Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses charnières, la mèche de coton rougeoya, s'enflamma doucement ; une lumière jaune, faible, comme hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la femme, brandissant son flambeau devant la caisse historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac régulier, ne put s'empêcher de dire tout haut, bien qu'elle fût seule :
Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de ce retard, s'arrêtant aux suspicions fâcheuses :
— S'il s'est mis à boire en arrivant là-bas, avant d'avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable de laper complètement les sous et de ne rien acheter du tout. Ah ! j'aurais bien dû aller avec lui ! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres bêtises ! Un homme plein, ça fait n'importe quoi ! S'il était battu, des fois, et que les gendarmes l'aient ramassé ! Qu'est-ce que deviendrait le petit cochon ? Avec ça qu'il est déjà si bien vu depuis son dernier procès-verbal ! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacrée sale chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre à se faire foutre en prison et à nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l'ont pincé à l'affût, il avait bien juré que c'était fini et qu'il ne recommencerait jamais plus ! Oh ! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans quoi il n'aurait pas vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin. Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat sur braise quand on lui aura « enseigné un lièvre ». Dire que nous en avons été pour plus de cinquante francs avec les frais ! Dix beaux écus de cinq livres qu'il a fallu donner à ce bouffe-tout de percepteur et qu'on a dû manger du pain sec et des pommes de terre pendant deux mois. Mon Dieu ! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du cochon ! Si j'allais voir chez Philomen ? Lui, était à la foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés ; peut-être pourraient-ils me dire quelque chose.