Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) / (de la Comédie Française)
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33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.
1849.
Monvel en Suède.—Douleur de madame Mars.—Gustave III. Ulrique et Amélie.—Le lecteur du roi.—La nourrice.—Le palais de Stockholm.—Le portrait voilé.—Causerie royale.—Fragments de correspondance de Monvel à Désaides.—L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.—Vie de Monvel à Stockholm.—Particularités sur Gustave III.—Le château de Haga.—Promenade sentimentale.
Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de la Harpe, remise depuis peu au répertoire,—les trop fameux Barmécides ,—s'interrompit tout à coup en voyant que son interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur le bureau de Valville.
Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de poste.
Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme Valville, s'occupait de la Suède!…
Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes, elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même. Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement, poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, « sa chère petite fée! » Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.