Histoire de la Nouvelle France / Relation derniere de ce qui s'est passé au voyage du sieur de Poutrincourt en la Nouvelle France depuis 10 mois ença

M. DC. XI.
M DCXII
E proverbe ancien est bien veritable, que les Dieux nos vendent toutes choses par labeur. Ceci se reconoit par experience ordinaire en plusieurs choses, mais particulièrement au fait duquel nos avons à parler: auquel donne sujet par ses incomparables vertus le sieur de Poutrincourt, de qui les labeurs plus que Herculeans ont dés ja long temps, mérité une bien ample fortune, et y eust donné attainte au temps de nos troubles derniers, s'ils n'eust esté trop entier à maintenir le party qu'il avoit embrassé. Car le Roy le tenant en personne assiegé dans le chateau de Beaumont lui voulut donner le Comté dudit leur pour se rendre à son service. Ce qu'ayant refusé, il le fit toutefois peu apres gratuitement voyant sa Majesté redut à l'Eglise Catholique Romaine. Vray est que nostre feu ROY HENRI le Grand l'avoit obligé en une chose, d'est d'avoir rendu par sa bouche ce témoignage de lui, qu'il estoit un des plus hommes de bien, & des plus valeureux de son royaume. Suivant quoy aussi apres noz guerres passées, lui qui naturellement est porté aux entreprises difficiles, fuyant la vie oisive, aurait recherché l'occasion de faire plus que devant paroitre son courage, honorer son Prince, & illustrer sa patrie. Ce qu'il auroit fait par la rencontre du sieur de Monts, lequel en l'an 1603, entreprenoit le voyage de la France Nouvelle & Occidentale d'outre mer, avec lequel il se joignit pour y reconoistre une terre propre à habiter & y rendre service à Dieu et au Roy. A quoy il a depuis travaillé continuellement & eust desja beaucoup avancé l'oeuvre, si sa facilité ne se fust trop fiée à des hommes trompeurs, qui lui ont fait perdre son temps et son argent. Voire encore estant Gentilhomme indomtable à la fatigue, & sans craintes aux hazars, il se pourroit promettre un assez prompt avancement de son entreprise s'il n'estoit troublé par l'avarice de ceux qui lui enlevent la graisse de sa terre sans y faire habitations, & avides des Castors de ce païs là y vont exprés pour ce sujet, & ont fait à l'envi l'un de l'autre que chacune peau de Castor (qui est le traffic le plus present de ces terres) vaut icy aujourd'hui dix livres, que se pourroit bailler pour la moitié, si le commerce d'icelles estoit permis à un seul. Et au moyen de ce pourroit prendre fondement la Religion Chrestienne pardela; comme certes elle y aurait esté fort avancée, se telle chose eust esté faite. Et la consideration de la Religion & de l'establissement d'un païs dont la France peut tirer du profit & de la gloire, merite bien que ceux qui l'habitent jouissent pleinement & entièrement des fruits qui en proviennent, puis que nul ne contribuë à ce dessein pour le soulagement des entrepreneurs, lesquels au peril de leurs vies & de leurs moyens ont découvert par dela tant t les orées maritimes, que le profond des terres, où jamais aucun Chrétien n'avoit esté. Il y a une autre considération que je ne veux mettre par écrit, & que laquelle seule doit faire accorder ce que dessus à ceux que se presentent & offrent pour habiter & defendre la province, voire pour donner du secours à toute la France de deça. C'a esté une plainte faite de tout temps, que les considérations particulieres ont ruiné les affaires du general. Ainsi est-il à craindre qu'il n'en avienne en l'affaire des Terres-neuves, si nous la negligeons, & si l'on ne soustient ceux qui d'une resolution immuable s'exposent pour le bien, l'honneur, & la gloire de la France, & pour l'exaltation du nom de Dieu, & de son Eglise.

Marc Lescarbot
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Язык

Французский

Год издания

2007-04-22

Темы

New France -- Discovery and exploration; Acadia; Poutrincourt, Jean de Biencourt, sieur de, 1557-1615

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