La Russie en 1839, Volume I
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«Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance, puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»
(Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126. Histoire de l'Empire de Russie , par Karamsin, t. II, p. 205.)
1843
Le goût des voyages n'a jamais été pour moi une mode, je l'apportai en naissant, et je l'ai satisfait dès ma première jeunesse. Nous sommes tous vaguement tourmentés du besoin de connaître un monde qui nous paraît un cachot, parce que nous ne l'avons pas choisi pour demeure; il me semble que je ne pourrais sortir en paix de cet étroit univers, si je n'avais tenté de parcourir et d'explorer ma prison. Plus je l'examine et plus elle s'embellit et s'agrandit à mes yeux. Voir pour savoir : telle est la devise du voyageur; c'est la mienne; je ne l'ai pas prise, la nature me l'a donnée.
Comparer les divers modes d'existence des nations de la terre, étudier la manière de penser et de sentir des peuples qui l'habitent, apprécier les rapports que Dieu a mis entre leur histoire, leurs mœurs et leur physionomie; voyager en un mot: c'est un inépuisable aliment fourni à ma curiosité, un éternel moyen d'activité à ma pensée; m'empêcher de parcourir le monde, c'eût été me traiter comme un savant à qui l'on déroberait la clef de sa bibliothèque.
Mais si la curiosité m'emporte, un attachement qui tient des affections de famille me ramène. Je fais alors le résumé de mes observations, et je choisis parmi mon butin les idées qu'il me paraît le plus utile de répandre.
Pendant mon séjour en Russie, comme pendant toutes mes autres courses, deux pensées, ou plutôt deux sentiments n'ont cessé de dominer mon cœur: l'amour de la France qui me rend sévère dans les jugements que je porte sur les étrangers et sur les Français eux-mêmes, car nulle affection passionnée n'est indulgente; et l'amour de l'humanité. Trouver le point d'équilibre entre ces deux termes de nos affections ici-bas, la patrie et le genre humain, c'est la vocation de toute âme élevée. La religion seule peut résoudre un tel problème, je ne me flatte pas d'avoir atteint ce but; mais je puis et je dois dire que je n'ai jamais cessé d'y tendre de tous mes efforts, sans égard aux variations de la mode. Avec mes idées religieuses, j'ai traversé une génération indifférente, et maintenant je vois, non sans une douce surprise, ces mêmes idées préoccuper les jeunes esprits de la génération nouvelle.