Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)
Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de l'argile pour me faire homme? T'ai-je sollicité de m'arracher du néant?
MILTON, Paradis perdu.
TABLE
Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables. Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et difficiles à dépeindre.
Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à la mort.
Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers, sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».