Récits marocains de la plaine et des monts
MAURICE LE GLAY
BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS NANCY-PARIS-STRASBOURG
QUATRIÈME ÉDITION
A la mémoire d’Edouard de BILLY
A Rabat de la Victoire, Rbat el Feth , la mosquée Djama el Kebir occupe l’angle de la rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à Bab Chella.
La mosquée est un vaste bâtiment que la présence d’un chrétien ou celle d’un juif n’a jamais souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les portes en sont constamment ouvertes à la dévotion des fidèles.
Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste en face de l’entrée de Djama Kebir. Comme tous les établissements du même genre, cette latrine est de fondation pieuse ; les habous régénérés y jettent aujourd’hui des produits chimiques opportuns et y amènent des eaux qui sont habous aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir achèvent de donner à Souiqa une inexprimable odeur qui surprend les profanes, mais à laquelle, somme toute, on s’habitue très vite. Près de l’autre porte, sur Bab Challa, dans l’épaisseur du noble mur de la mosquée, est ménagée une niche formant boutique dont le plancher couvert d’une natte est à cinquante centimètres au-dessus de la rue.
Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises de jours incertains, un, deux ou trois adoul qui doucement somnolent, causent des choses de l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi écrivent sur leurs genoux des actes judiciaires, consignent, pour leur donner force en justice, les déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout cela, jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires et leur rôle et leur utilité ne semblent avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si dans cette appréciation le conteur sceptique se trompe, qu’on lui pardonne, car Dieu seul est le plus savant en ces choses et en toutes les autres, qu’Il soit béni et exalté, amen !
Les adoul sont des gens graves, de mœurs douces, sinon pures. Ils sont bien habillés et propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, comme les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une corde pendant du plafond. Dès que l’un d’eux paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit, on ne sait d’où, un homme muni d’un petit escabeau qui permet aux pieds prudents de l’adel d’amener leur maître dans la boutique. Puis l’homme à l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à ce que vienne un autre adel, ce qui n’est jamais certain.