La gardienne de l'idole noire - Maurice Maindron

La gardienne de l'idole noire

MAURICE MAINDRON
PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCX
DU MÊME AUTEUR
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
A Henri Lavedan.
Je suis arrivé à l’extrême vieillesse, et, dans ce couvent, tous me croient sourd. A parler franc, je les entends très bien, ces moines, se répéter à l’envi que je ferai une bonne fin. Je le veux croire. Bientôt, sans doute, ma triste dépouille, sous un drap noir croisé de blanc, semé d’ossements en sautoir et de têtes de mort, s’en ira rejoindre au cimetière ceux qui l’y ont précédée. Porté par des pénitents en cagoule, j’atteindrai ma demeure dernière. Puis il ne sera plus question de moi sur la terre.
Aussi bien mourrai-je tranquille, sans ce souci dernier de savoir à qui laisser mes biens. Je ne possède rien ici-bas que la jambe de bois que je gagnai, en combattant dans le tercio napolitain, au service du défunt empereur.
Deux vices principaux m’ont condamné à ne réussir en rien dans cette vie : un penchant immodéré pour l’amour et une cupidité que rien ne put satisfaire. Des plaisirs de l’amour et des richesses il ne m’est resté que le souvenir, tant il est vrai que tout cela compte au rang des choses essentiellement périssables. De même que les femmes reprennent toujours leur personne après nous l’avoir donnée, — mieux vaudrait dire prêtée, — la fortune sait se dégager à miracle quand elle croit s’être confiée à un homme indigne. Tenir et retenir sont deux. J’ai souvent tenu, mais je suis toujours demeuré les mains vides. Seul le souvenir ne m’a pas fui.
Ainsi mon existence a passé, jusqu’au jour où, privé d’une jambe par les hasards de la guerre, — qui sont non moins considérables que ceux de l’amour, — j’ai dû à la charité d’un vénérable prieur d’entrer dans cette abbaye qui m’abrite. Mon sort n’est point malheureux. Une arquebuse légère sous le bras, je parcours, à certaine heure de la nuit, le jardin potager dont je partage la garde avec deux autres estropiés comme moi. Pour le reste, on me nourrit bien. J’ai mon escabelle, aux offices, non loin du chœur. Chaque année, je reçois un habit complet de serge et de drap.

Maurice Maindron
О книге

Язык

Французский

Год издания

2024-12-30

Темы

Short stories, French; French fiction -- 20th century

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