La duchesse bleue
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
ŒUVRES COMPLÈTES DE Paul Bourget
PAUL BOURGET La Duchesse Bleue
PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVIII
Madame et amie ,
JAURAIS voulu écrire votre nom en tête d'une œuvre plus digne d'être offerte au romancier génial à qui nous devons le Pays de Cocagne. Quand on sort de lire des livres tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de la Duchesse Bleue paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame, cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos jours ni l'auteur de l'Assommoir, ni celui de Bel-Ami, ces deux autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce prestige qui est le vôtre et le leur après avoir été celui de Scott et de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes ensembles: le coloris de la vie en mouvement.
Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mœurs, ce mérite de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais l'idée de reprendre, à ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre Paradoxe sur le Comédien. Cette ambition s'est même traduite par le titre sous lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens , le Journal, à la place réservée au feuilleton : Trois Ames d'Artistes. Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large, c'est-à-dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par des accords, écrivain par des mots,—doit-il éprouver réellement ces émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par la science de l'esprit, et le moi du talent peut-il être absolument distinct du moi de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il être de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas besoin d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule d'un bout à l'autre des Illusions perdues et de Modeste Mignon. Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau qui compose et le cœur qui sent.