Le père Huc et ses critiques
PAR HENRI-PH. D’ORLÉANS
PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
1893
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
PARIS. — IMPRIMERIE CHAIX. — 11698-3-93. — (Encre Lorilleux).
Cet ouvrage n’eut en France qu’un médiocre retentissement. L’auteur était un simple missionnaire, peu connu jusque-là, ignorant l’art de la réclame. Les lecteurs, de leur côté, n’ayant qu’une idée très vague des contrées parcourues par le voyageur, ne se rendaient pas compte des difficultés qu’il avait rencontrées et qu’on l’accusait souvent d’avoir exagérées à dessein. D’ailleurs, le peu d’importance attaché alors chez nous aux découvertes géographiques fut cause aussi que beaucoup d’esprits sérieux ne lurent pas le livre du Père Huc. Le succès qu’il obtint fut d’un tout autre genre que celui auquel l’auteur aurait pu prétendre. Son récit fut regardé comme « amusant ». On dédaigna ce qu’il renfermait d’instructif et surtout de vrai, pour n’y remarquer que ce qui paraissait extraordinaire. Dans les histoires, parfois étonnantes, qu’il racontait, on vit de pures créations d’imagination ; l’ouvrage fut donné en lecture aux enfants, comme on leur sert aujourd’hui du Jules Verne. Un évêque, missionnaire pourtant, nous dit l’écrivain anglais Yule, alla un jour jusqu’à s’excuser d’avoir sur sa table un pareil roman.
Le récit du Père Huc pouvait sembler parfois invraisemblable ; mais le public avait-il le droit d’émettre à son égard un jugement aussi affirmatif ? Il est permis d’en douter. On ne peut, en ces matières, s’en fier uniquement aux apparences. Ce qui est indispensable pour apprécier la véracité d’un voyageur, quand son autorité n’est pas déjà établie, c’est le contrôle des autres voyageurs qui sont venus après lui.
En dépit des réponses faites à Prjevalsky par des savants anglais comme MM. Ney-Elias, Yule, et d’autres, soit dans des rapports à la Société de géographie royale, soit dans des préfaces, les critiques adressées par le voyageur russe au récit du Père Huc n’en ont pas moins été acceptées par beaucoup de géographes. Tissu d’erreurs pour les uns, simple roman pour les autres, l’œuvre du missionnaire, pour la plupart, ne semble pas mériter qu’on y attache une grande importance.