Le Démon de l'Absurde
Credibile est quia ineptum est... certum est quia impossibile. TERTULLIANUS. De carne Christi, 5.
« Il y a à parier, dit Chamfort cité par Edgar Poe, que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre. »
Ce n'est donc pas dans ce livre que vous trouverez le démon de l'absurde; mais exerçant sa puissance de terreur, il erre tout autour, comme le rôdeur de la nouvelle que vous allez lire rôde autour de la maison. Gardez-vous de fuir dans la campagne noire: car le démon rôdeur vous saisira. Mais laissez dans la cuisine de la maison la chandelle qui continue à brûler, ressemblant à un cierge funéraire; et asseyez-vous là, dans l'enclos. Ne sortez pas des pages de ce livre, car vous serez harcelés par les pourceaux possédés de sottise, et au dehors rôde le démon dans son royaume d'obscure absurdité.
Il n'y a d'autre réalité que les choses inventées par une imagination inimitable. Tout le reste est sottise ou erreur. «L'homme vraiment fort est l'homme qui est seul.» Si Rachilde est seule à s'effrayer des miroirs, à contempler dans la gloire du couchant le château hermétique où jamais elle n'entrera, à éprouver les affres de la mort pour une dent arrachée, c'est qu'elle voit plus loin que nous. Le maître de l'absurde est entré dans nos corps, selon la permission de Jésus, et notre vue s'est obscurcie. Si les contes de Rachilde paraissent absurdes au démon nommé «Légion», nous serons certains qu'ils contiennent une part d'inappréciable vérité.
Toutes choses ont entre elles des rapports. Quand nous saisissons leurs rapports de position, nous les classons suivant la cause et l'effet. Quand nous les concevons selon leurs relations de ressemblance et de grandeur, nous les classons suivant les idées logiques de notre esprit. Ces notions étant communes à tous les philosophes, il y a fort à parier qu'elles ne suffisent pas à la vérité. On peut imaginer que les choses ont entre elles d'autres rapports que le rapport scientifique et le rapport logique. Elles peuvent se rapporter l'une à l'autre en tant qu'elles sont des signes. Car les signes n'ont quantité ni qualité absolue. Et il est possible que les signes étant très différents, les choses signifiées soient très voisines. De ces choses signifiées les sens ni l'intelligence ne peuvent rien savoir. Mais les chiens qui hurlent à la mort ne savent pas qu'elle viendra. Ainsi Rachilde quand elle crie d'épouvante ressemble à Kassandra hurlant à la mort devant le porche noir des Atrides. Kassandra ne sait pas ce qui va la terrifier. Rachilde ignore le rapport tragique des choses qui la hantent. Mais elle le pressent et une trépidation sacrée la saisit.