Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 / jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)
PAR R. D O Z Y Commandeur de l’ordre de Charles III d’Espagne, membre correspondant de l’académie d’histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat. de Paris, professeur d’histoire à l’université de Leyde, etc.
TOME DEUXIÈME LE Y D E E. J. B R I L L Imprimeur de l’Université —— 1861
Jusqu’ici les vainqueurs ont attiré exclusivement notre attention; les vaincus vont avoir leur tour. Indiquer les circonstances qui facilitèrent aux musulmans la conquête de l’Espagne; résumer dans ses traits principaux l’histoire de cette conquête; exposer la situation que les vainqueurs firent à la population chrétienne et l’influence qu’exerça leur domination sur le sort d’une classe aussi infortunée que nombreuse, celle des esclaves et des serfs; raconter en détail la longue et opiniâtre résistance que toutes les classes de la société, que les chrétiens et les renégats, les citadins et les montagnards, les riches propriétaires et les esclaves affranchis, que des moines saintement fanatiques et même des femmes courageuses et inspirées opposèrent aux conquérants alors qu’une génération plus forte eut succédé à la génération énervée du commencement du VIII e siècle— tel sera le sujet de cette partie de notre travail.
Au moment où la Péninsule attira sur elle les cupides regards des musulmans, elle était bien faible, bien facile à conquérir, car la société y était dans une situation déplorable.
Plus encore que les autres provinces, la Galice fut ravagée par les Suèves; là était le centre de leur domination, là étaient leurs repaires, là ils pillèrent et massacrèrent pendant plus de soixante ans. Poussés à bout, les malheureux Galiciens firent enfin ce qu’ils auraient dû faire dès le commencement: ils prirent les armes et se retranchèrent dans des châteaux forts. Quelquefois ils étaient assez heureux pour faire à leur tour des prisonniers; alors on se réconciliait, on échangeait les captifs de part et d’autre, on se donnait réciproquement des otages; mais bientôt après les Suèves, rompant la paix, se remettaient à piller. Les Galiciens imploraient sans beaucoup de succès le secours ou la médiation des gouverneurs romains des Gaules, ou de cette partie de l’Espagne qui était restée romaine. Enfin d’autres barbares, les Visigoths, vinrent combattre les Suèves; ils les vainquirent dans une sanglante bataille livrée sur les bords de l’Orvigo (456). Pour les Galiciens, ce fut bien moins une délivrance qu’un nouveau péril. Les Visigoths pillèrent Braga; ils ne répandirent pas de sang, mais ils traînèrent en esclavage une foule des habitants de la ville, des églises profanées ils firent des écuries, ils dépouillèrent les ecclésiastiques de tout, même de leur dernier vêtement. Et de même que les habitants de la Tarragonaise s’étaient faits Bagaudes, ceux de Braga et des environs s’organisèrent en bandes de partisans, de brigands. A Astorga les Visigoths se montrèrent plus impitoyables encore. Au moment où ils se présentèrent devant les portes de la ville, elle était au pouvoir d’une bande de partisans qui prétendaient combattre pour Rome. Ayant demandé et obtenu d’entrer comme amis, ils firent un horrible massacre, emmenèrent en esclavage une foule de femmes, d’enfants et d’ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient deux évêques, démolirent les autels, mirent le feu aux maisons et ravagèrent les champs d’alentour. Palencia eut le même sort. Puis ils allèrent assiéger un château non loin d’Astorga; mais le désespoir avait rendu du courage et des forces aux Galiciens, et la garnison de ce château se défendit si bien qu’elle soutint victorieusement un long siége.