Les chevaux de Diomède: Roman
Frontispice gravé de Henry Chapront.
Tout vit dans tout éternellement.
On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles, la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément, l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel. L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences.
Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation, justifient ses erreurs et ses fantaisies.
31 janvier 1897.
L'odeur idéale des roses qu'on ne cueillera jamais.
«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!
Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles, planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus sourire qu'à l'invisible.