Un cœur virginal
L'auteur avait pensé à qualifier ce livre: Roman sans hypocrisie; mais il a réfléchi que ces mots paraîtraient malséants, l'hypocrisie étant de plus en plus à la mode.
Il songea ensuite à: Roman physiologique; c'était encore pire, parce temps de grands convertis, où la grâce d'en haut purifie si à propos les petites passions humaines.
Ces deux sous-titres écartés, il ne restait rien; alors il n'a rien mis.
Roman, c'est un roman. Et ce ne serait que cela, si l'on n'avait tenté, par une analyse sans scrupules, d'y dévoiler, si l'on peut dire, les dessous d'un «cœur virginal», d'y montrer que l'innocence a ses instincts, ses besoins, ses obéissances physiologiques.
Une jeune fille n'est pas seulement un jeune cœur, c'est un jeune corps humain tout entier.
Tel est le sujet de ce roman, qu'il faut bien, tout de même, appeler «physiologique».
10 octobre 1906.
Appuyée au mur de la vieille terrasse en ruine, envahie par les herbes, les acacias elles ronces, la jeune fille mangeait des mûres. Elle montra, en riant, ses mains devenues violettes. M. Hervart releva la tête et dit:
—Vous avez aussi des moustaches. C'est très drôle.
—Mais je ne veux pas être drôle.
Elle alla vers le ruisseau voisin, où elle trempa son mouchoir pour se laver les lèvres.
Les yeux retombés sur sa loupe, M. Hervart continua d'examiner la fleur de marguerite, où deux lygées écarlates, étroitement unis, ne faisaient plus qu'un seul insecte. Endormis dans un amour profond, ils ne semblaient encore vivre que par le frémissement léger de leurs longues antennes. La femelle avait enfoncé sa trompe aiguë dans la fleur et le mâle, avec la sienne, semblait pomper de la volupté dans le col immobile de sa compagne. M. Hervart aurait bien voulu assister à la fin de cet entretien passionné, mais cela pouvait durer des heures encore; il se découragea.