Le bel avenir - René Boylesve

Le bel avenir

LE BEL AVENIR
DU MÊME AUTEUR ——
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RENÉ BOYLESVE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

«Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder la vie,—ainsi se guérit la mélancolie.»
NIETZSCHE
A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils Alexis, que l’on appelait communément Alex.
M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré» comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces gens-là n’avaient pas l’au dace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit. A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres de l’octroi.
La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes, de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises, particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait, affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité les premières années de son mariage.

René Boylesve
Содержание

О книге

Язык

Французский

Год издания

2022-07-11

Темы

French fiction -- 20th century

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