Le retour d'Imray
RUDYARD KIPLING
Traduction de LOUIS FABULET et ARTHUR AUSTIN-JACKSON
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMVII
ŒUVRES DE RUDYARD KIPLING A LA MÊME LIBRAIRIE
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : Sept exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 à 7 .
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Imray acheva l’impossible. Sans avertir, sans motif concevable, en pleine jeunesse, au seuil de sa carrière, il trouva bon de disparaître du monde — je veux dire de la petite station hindoue qu’il habitait.
Un jour, c’était un homme plein de vie, bien portant, heureux, et fort en vue autour des billards de son cercle. Un matin, il n’était plus, et il échappait à toute investigation. Il avait quitté le rang, n’avait pas, à l’heure usuelle, paru à son bureau, et son dog-cart n’était plus sur les routes. En raison de choses semblables, et attendu que son absence embarrassait dans une mesure microscopique l’administration de l’Empire de l’Inde, l’Empire de l’Inde s’arrêta un instant microscopique à s’enquérir du sort d’Imray. On dragua les mares, on sonda les puits, on dépêcha des télégrammes le long des lignes de chemin de fer et jusqu’au port de mer le plus proche — à douze cents milles de là ; mais Imray ne se trouva au bout ni des dragues ni des fils télégraphiques. Il s’en était allé, et le lieu où il habita ne le revit plus . Sur quoi le grand Empire de l’Inde, qui ne pouvait retarder sa marche, se remit en route, et Imray passa de l’état d’homme à l’état de mystère — une de ces choses qui font le sujet des conversations autour des tables du cercle durant un mois, et qu’ensuite on oublie totalement. Ses fusils, ses chevaux, ses voitures furent vendus à l’encan ; son chef écrivit à sa mère une lettre on ne peut plus absurde, déclarant qu’Imray avait disparu d’une façon inexplicable et que son bungalow se trouvait vide.
Après trois ou quatre mois d’une chaleur à griller, mon ami Strickland, de la police, trouva bon de prendre en location le bungalow, qui appartenait à un propriétaire du cru. C’était avant ses fiançailles avec Miss Youghal — autre affaire racontée en autre lieu — et alors qu’il poursuivait ses fouilles au sein de la vie indigène. Pour ce qui est de la sienne, de vie, elle était assez singulière, et il ne manquait pas de gens pour déplorer ses us et coutumes. Il y avait toujours chez lui de quoi manger, mais d’heures réglées pour les repas, aucune. Il mangeait, debout et en se promenant, ce qu’il trouvait sur le buffet, et telle coutume n’a rien de bon pour les humains. Son équipement privé se limitait à six carabines, trois fusils de chasse, cinq selles, et toute une collection de solides gaules à pêcher le « masheer », plus grosses et plus fortes que les plus grandes gaules à saumon. Tout cela occupait la moitié de son bungalow, dont l’autre moitié était abandonnée à Strickland et à sa chienne Tietjens — une énorme bête de Rampour, qui dévorait quotidiennement la ration de deux hommes. Elle parlait à Strickland un langage à elle, et toutes les fois qu’en ses tournées elle voyait des choses propres à troubler la paix de Sa Majesté la Reine-Impératrice, elle revenait à son maître lui faire son rapport ; sur quoi Strickland se livrait immédiatement à des démarches, qui se terminaient par des ennuis, des amendes et de la prison pour autrui. Les indigènes prenaient Tietjens pour un démon familier, et la traitaient avec ce grand respect qu’ont enfanté la haine et la crainte. L’une des pièces du bungalow était spécialement affectée à son usage. Elle possédait en propre une couchette, une couverture, et une jatte pour boire ; et quelqu’un entrait-il la nuit dans la chambre de Strickland, qu’elle avait pour coutume de terrasser l’intrus et de donner de la voix jusqu’à ce qu’on arrivât avec de la lumière. Strickland lui avait dû la vie alors qu’il se trouvait sur la frontière à la recherche d’un assassin du pays, lequel vint au point du jour avec l’intention d’envoyer Strickland beaucoup plus loin que les îles Andaman. Tietjens surprit l’homme au moment où il se glissait dans la tente de Strickland un poignard entre les dents ; et une fois établi aux yeux de la loi le bilan de son passé, cet homme fut pendu. A dater de ce moment, Tietjens porta un collier d’argent brut et fit usage d’un monogramme sur sa couverture de nuit ; cette couverture, en outre, fut d’une étoffe de kashmir double, car Tietjens était une chienne délicate.