Monseigneur l'Éléphant
Par Rudyard Kipling
Traduit de l’anglais par Théo Varlet
Paris Nelson, Éditeurs 25, rue Denfert-Rochereau Londres, Édimbourg et New-York 1927
DU MÊME AUTEUR DANS LA « COLLECTION NELSON »
RUDYARD KIPLING né en 1865
Les nouvelles de ce recueil sont extraites du volume « Many Inventions » (1893), à l’exception du récit « Du pain sur la face des eaux », tiré de « The Day’s Work » (1898).
Le couchant s’éteignait, et les éléphants oscillaient et ondulaient, tout noirs sur l’unique zone de rose rouge au bas du ciel d’un gris poudroyant. C’était au début de la saison chaude, et les troupes venaient de prendre leur tenue blanche, de sorte que les soldats Stanley Ortheris et Térence Mulvaney avaient l’air de fantômes blancs circulant parmi le crépuscule. John Learoyd s’en était allé à une autre caserne acheter un liniment au soufre pour son dernier chien soupçonné d’avoir la gale, et avait eu l’attention de mettre sa meute en quarantaine par derrière le fourneau où l’on incinère les chiens atteints d’anthrax.
Les éléphants ont horreur des petits chiens. Vixen aboyait de toutes ses forces contre les piquets, et au bout d’une minute tous les éléphants ruaient, glapissaient et gloussaient avec ensemble.
— Hé là ! les militaires, dit un mahout fâché, rappelez votre chienne. Elle effarouche notre gent éléphant.
— Ils sont rigolos, ces mahouts, dit Ortheris méditatif. Ils appellent leurs bêtes des gens tout comme si c’en étaient… Et c’en sont, après tout. La chose n’est pas si drôle quand on y réfléchit.
Vixen revint en jappant, pour montrer qu’elle recommencerait si elle en avait envie, et s’installa sur les genoux d’Ortheris, en adressant un large sourire aux autres chiens propriété légitime de ce dernier, qui n’osaient pas sauter sur elle.
— Avez-vous vu la batterie ce matin ? me demanda Ortheris.