L'Illustration No. 3228, 7 Janvier 1905
N° 3228. 63e Année. 7 Janvier 1905
LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
Cliché Barry. Copyright 1904. L'ARMÉE JAPONAISE DANS SES TRANCHEES AVANCEES DEVANT PORT-ARTHUR
Après s'être reposés sous leurs tentes pendant le jour, les soldats, à l'approche du soir, se préparent à l'assaut qui sera donné pendant la nuit contre les positions russes...«C'est avec ses tranchées et ses galeries de mine que Nogi a pris Port-Arthur», ont déclaré les officiers russes réfugiés à Tché-Fou.
Nous annoncions, il y a huit jours, à nos lecteurs une nouvelle collaboratrice. Ils trouveront en tête de ce numéro son premier article, ou plutôt les premières pages de son nouveau Journal.
On connaît l'autre: ce Journal de Sonia, qui fut un des succès littéraires de l'été dernier. En achevant de l'écrire, Sonia nous apprenait qu'elle retournait chez elle en Russie... mais avec le secret espoir de revenir bientôt chez nous.
Elle y revient aujourd'hui, mais ceux que la philosophie de cette mystérieuse étrangère a intéressés n'auront pas à attendre cette fois, pour connaître la suite de ses opinions sur les gens et les choses de Paris, la fin de son séjour et la publication d'un livre.
L'«Etrangère» veut bien nous livrer ses notes au fur et à mesure qu'elle les rédigera.
Et ainsi paraîtra le second Journal de Sonia, dont nous serons heureux de donner en 1905, semaine par semaine, la primeur aux lecteurs de l' Illustration .
Journal d'une étrangère
Treize mois d'absence... Et ma joie de revenir est plus grande encore, ce me semble, qu'il y a deux ans. Ou plutôt non: ce n'est pas une joie plus grande, c'est une joie autre, où il y a plus d'émotion que de curiosité. Et cette émotion est délicieuse. Il y a deux ans, Paris tentait en moi l'imagination d'une petite fille devenue femme; mais je n'y apportais que de confus souvenirs d'enfance, où se mêlait surtout une folle impatience de voir... Aujourd'hui, c'est l'agrément de revoir ,--de revoir les choses et les gens,--que j'y viens chercher. Je n'ai plus la fièvre; je sens que je serai moins prompte à m'étonner... mais peut-être goûterai-je d'autant mieux la douceur des spectacles que Paris donne. Je les goûterai mieux, parce que je les considérerai d'un peu plus près, d'une âme moins inquiète, comme des objets familiers déjà, presque chers. C'est, pour une étrangère, une sensation exquise que de «découvrir» Paris; mais ce qui est encore meilleur que de le découvrir, c'est de le retrouver d'y voir revenir à soi des amitiés qu'on croyait perdues, d'y pouvoir reprendre des habitudes... Et me voilà donc installée rue Soufflot, dans le même hôtel où, depuis la réouverture des cours, Natenska m'a devancée. J'ai eu la joie d'y retrouver libre le petit appartement où nous passâmes tant de douces soirées à deviser ingénument sur les choses de Paris. Le papier de tenture est neuf; mais les meubles n'ont pas bougé. Je reconnais aux murs les gravures d'il y a deux ans: Rouget de l'Isle chantant la Marseillaise, Enfin seuls! , une Descente de croix , de Rubens. La table où j'écrivais boitait un peu; elle boite toujours. J'ai remarqué qu'il est très rare de rencontrer dans une chambre d'hôtel une table dont les quatre pieds soient parfaitement égaux. Mais j'aime ce décor sans élégance, un peu bête, qui m'est resté fidèle comme un ami.