Meta Holdenis
PAR VICTOR CHERBULIEZ De l’Académie française
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C ie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1899 Droits de traduction et de reproduction réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE VARIÉE PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C ie
Prix de chaque volume, format in-16, broché, 3 fr. 50
Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 924-98.
On m’avait prévenu, madame, que vous aviez le goût de marier vos amis. Vous m’écrivez des bords du Rhin que j’ai beaucoup de talent, un délicieux caractère ; vous m’apprenez du même coup que vous tenez à ma disposition une charmante fille qui serait bien mon fait, attendu qu’elle est Allemande et musicienne comme vous, qu’elle adore la peinture et surtout la mienne, qu’elle joint une imagination poétique à la science du pot-au-feu ; qu’enfin elle possède toutes les qualités requises pour faire le bonheur de Tony Flamerin votre serviteur. Le portrait que vous m’en faites est parlant. Je la vois d’ici avec ses cheveux blonds et son grand tablier de cuisine noué autour de son cou, tenant de la main droite une cuiller à pot, de la main gauche un joli in-dix-huit doré sur tranche, et d’un œil surveillant une casserole, tandis que l’autre verse des larmes sur les infortunes d’Egmont et de Clara. Je vous suis vraiment fort obligé de vos bonnes intentions ; mais d’abord êtes-vous bien sûre que je ne sois pas déjà marié, ou presque marié, ou quasi marié ? car il y a bien des nuances dans tout cela. Et puis voici le point : vous m’assurez que votre jeune amie a des yeux d’un bleu céleste. Ah ! madame, les yeux célestes ! C’est toute une histoire qu’il faut que je vous raconte ; vous êtes discrète, vous la garderez pour vous.
J’avais vingt-cinq ans ou peu s’en faut, et il y en avait trois que j’étudiais la peinture dans l’atelier d’un maître que vous connaissez, quand je reçus une lettre de mon père, brave tonnelier bourguignon retiré des affaires depuis peu, une lettre, vous dis-je, écrite de bonne encre, qui m’obligea de partir pour Beaune en grande hâte. J’eus bientôt fait de boucler ma valise. A la vérité j’étais inquiet, mal édifié de ma conduite ; je redoutais le visage et les sourcils paternels. Non que j’eusse sur la conscience de bien lourds méfaits ; j’aimais la peinture avec fureur : il m’arrivait de travailler d’arrache-pied trois semaines durant, sans m’accorder la moindre distraction ; mais de temps en temps je rompais ma gourmette, et je faisais tout d’une haleine trois ou quatre grosses folies. Ce qui rend coûteux les plaisirs de la jeunesse, c’est la vanité, quand elle s’en mêle. J’avais la rage de faire parler de moi et d’étonner la galerie ; les étonnements de mes amis me revenaient bien cher, et mes finances étaient bien courtes. Je n’avais pas encore médité le mot du sage « qu’il y a une différence si immense entre celui qui a sa fortune toute faite et celui qui la doit faire, que ce ne sont pas deux créatures de la même espèce. »