Le Roi s'amuse
1832
L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel inouï.
Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le billet suivant, dont il conserve précieusement l'original:
«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.
«Ce 23 novembre.»
Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire au point d'être incroyable.
En effet, ce qu'on a appelé la Charte-Vérité dit: «Les Français ont le droit de publier» Remarquez que le texte ne dit pas seulement le droit d'imprimer, mais largement et grandement le droit de publier . Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de la pensée. La loi fondamentale ajoute: « La censure ne pourra jamais être rétablie. » Or, le texte ne dit pas la censure des journaux, la censure des livres , il dit la censure , la censure en général, toute censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait donc désormais être légalement censuré.
Ailleurs la Charte dit: La confiscation est abolie . Or, la suppression d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à l'auteur.
Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à son texte et à son esprit.