Les misérables Tome V: Jean Valjean
Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable, sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.
Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au peuple.
Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le démos.
Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités.
Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande; la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait Jésus-Christ.
Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences d'en bas.
C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse: Fex urbis, lex orbis.
Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête! comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de cœur.
Victor Hugo
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Tome V—JEAN VALJEAN
(1862)
TABLE DES MATIÈRES
La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Éclaircissement et assombrissement
Cinq de moins, un de plus
Quel horizon on voit du haut de la barricade
Marius hagard, Javert laconique
La situation s'aggrave
Les artilleurs se font prendre au sérieux
Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Aurore
Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Le désordre partisan de l'ordre
Lueurs qui passent
Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
Gavroche dehors
Comment de frère on devient père
Le vautour devenu proie
Jean Valjean se venge
Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Les héros
Pied à pied
Oreste à jeun et Pylade ivre
Prisonnier
La terre appauvrie par la mer
L'histoire ancienne de l'égout
Bruneseau
Détails ignorés
Progrès actuel
Progrès futur
Le cloaque et ses surprises
Explication
L'homme filé
Lui aussi porte sa croix
Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie
Le fontis
Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
Le pan de l'habit déchiré
Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
Ébranlement dans l'absolu
L'aïeul
Javert déraillé
Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique
Marius attaque
Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette soit heureuse
Les effets de rêve mêlés au bonheur
Deux hommes impossibles à retrouver
Le 16 février 1833
Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
L'inséparable
Le septième cercle et le huitième ciel
Les obscurités que peut contenir une révélation
La chambre d'en bas
Autre pas en arrière
Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
L'attraction et l'extinction
Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Dernières palpitations de la lampe sans huile
Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Nuit derrière laquelle il y a le jour
L'herbe cache et la pluie efface