Candide, ou l'optimisme
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TABLE DES EAUX-FORTES
C'est une chose inimaginable de voir comme en littérature et en art la gloire se déplace d'un siècle à l'autre. Voici qu'un éditeur, qui compte parmi ses publications quelques-uns des plus beaux livres de ce temps, me demande si je veux lui écrire une préface au Candide qu'il rêve et dont il fait passer sous mes yeux les merveilleux dessins. J'accepte, ravi d'attacher mon nom à une œuvre que les bibliophiles garderont avec amour dans leur bibliothèque et qui transmettra mon nom à la postérité. Je me remets à lire Candide , bien que je l'aie su presque par cœur autrefois, tant j'en raffolais; car il n'y a rien de tel pour parler congrûment d'un ouvrage que de s'en être, la veille, rafraîchi la mémoire, d'en avoir emporté une sensation nouvelle; et je cherche en même temps ce qu'en ont pensé et dit les contemporains, ceux qui aux environs de 1759 gouvernaient ou reflétaient l'opinion publique.
Je reste confondu. Pour nous Candide est le chef-d'œuvre de Voltaire; nous ne savons encore ce que les siècles futurs garderont des soixante-dix volumes qu'il a écrits. Nous pouvons être assurés que si tout cet énorme bagage doit tomber en ruines et périr, il y a un petit conte de trois cents pages qui traversera les âges: c'est Candide. Sur cette coquille de noix, le nom de Voltaire voguera vers l'immortalité.
Eh bien! pour tout le XVIII e siècle Candide, à vrai dire, ne compte pas. On ne le distingue point d'une foule de productions qui passent pour être de second et même de troisième ordre dans l'œuvre du maître; on le met fort au-dessous des livres d'histoire, des poèmes, des tragédies... des tragédies surtout. Car en ce temps-là, Mérope, Zaïre, Mahomet , c'étaient, comme on disait alors, les plus beaux fleurons de la couronne de Voltaire.
Pour vous former une idée du peu d'estime que l'on faisait des romans de Voltaire en général et de Candide en particulier, nous n'avons qu'à lire l'éloge de Voltaire par La Harpe, celui qui fut couronné par l'Académie. La Harpe y verse avec une abondance intarissable les flots de son éloquence sur les ouvrages que l'on tenait alors pour les seuls dignes d'un grand écrivain, et s'arrêtant tout à coup: