SCÈNE VIII.
Les Mêmes, Mephistopheles, Faust.
Mep. Dame Marthe Schwerlein, s'il vous plait?
Mart. Qui m'appelle?
Mep. Pardon d'oser ainsi nous présenter chez vous! (Bas à Faust.) Vous voyez qu'elle a fait bel accueil aux bijoux? (Haut.) Dame Marthe Schwerlein?
Mart. Me voici!
Mep. La nouvelle Que j'apporte n'est pas pour vous mettre en gaité:— Votre mari, madame, est mort et vous salue!
Mart. Ah!... grand Dieu!...
Mar. Qu'est ce donc?
Mep. Rien!...
(Marguerite baisse les yeux sous le regard de Mephistopheles, se hâte d'ôter le collier, le bracelet et les pendants d'oreilles et de les remettre dans la cassette.)
Mart. O calamité! O nouvelle imprévue!...
Ensemble.
Mar. (à part). Malgré moi mon cœur tremble et tressaille à sa vue!
Faust (à part). La fièvre de mes sens se dissipe à sa vue!
Mep. (à Marthe). Votre mari, madame, est mort et vous salue!
Mart. Ne m'apportez-vous rien de lui!
Mep. Rien!... et, pour le punir, il faut dès aujourd'hui Chercher quelqu'un qui le remplace!
Faust (à Marguerite). Pourquoi donc quitter ces bijoux?
Mar. Ces bijoux ne sont pas à moi!... Laissez, de grâce!
Mep. (à Marthe). Que ne serait heureux d'échanger avec vous La bague d'hyménée?
Mart. (à part). Ah, bah! (Haut.) Plait-il?
Mep. (soupirant). Hélas! cruelle destinée!...
Faust (à Marguerite). Prenez mon bras un moment!
Mar. (se défendant). Laissez!... Je vous en conjure!...
Mep. (de l'autre côté du théâtre, à Marthe). Votre bras!...
Mart. (à part). Il est charmant!
Mep. (à part). La voisine est un peu mûre!
(Marguerite abandonne son bras à Faust et s'éloigne avec Mephistopheles et Marthe restent seuls en scène.)
Mart. Ainsi vous voyagez toujours?
Mep. Dure nécessité, madame! Sans ami, sans parents!... sans femme.
Mart. Cela sied encore aux beaux jours! Mais plus tard, combien il est triste De vieillir seul, en égoïste!
Mep. J'ai frémi souvent, j'en conviens, Devant cette horrible pensée!
Mart. Avant que l'heure en soit passée! Digne seigneur, songez-y bien!
Mep. J'y songerai!
Mart. Songez-y bien!
(Ils sortent. Entre Faust et Marguerite.)
Faust. Eh quoi! toujours seule?...
Mar. Mon frère Est soldat; j'ai perdu ma mère; Puis ce fut un autre malheur, Je perdis ma petite sœur! Pauvre ange!... Elle m'était bien chère!... C'était mon unique souci; Que de soins, hélas!... que de peines! C'est quand nos âmes en sont pleines Que la mort nous les prend ainsi!... Sitôt qu'elle s'éveillait, vite Il fallait que je fusse là!... Elle n'aimait que Marguerite! Pour la voir, la pauvre petite, Je reprendrais bien tout cela!...
Faust. Si le ciel, avec un sourire, L'avait faite semblable à toi, C'était un ange!... Oui, je le crois!...
Mar. Vous moquez-vous!...
Faust. Non! je t'admire!
Mar. (souriant). Je ne vous crois pas Et de moi tout bas Vous riez sans doute!... J'ai tort de rester Pour vous écouter!... Et pourtant j'écoute!...
Faust. Laisse-moi ton bras!... Dieu ne m'a t'il pas Conduit sur ta route?... Pourquoi redouter, Hélas! d'écouter?... Mon cœur parle; écoute!...
(Mephistopheles et Marthe reparaissent.)
Mart. Vous n'entendez pas, Ou de moi tout bas Vous riez sans doute! Avant d'écouter, Pourquoi vous hâter De vous mettre en route?
Mep. Ne m'accusez pas, Si je dois, hélas! Me remettre en route. Faut-il attester Qu'on voudrait rester Quand on vous écoute?
(La nuit commence à tomber.)
Mar. (à Faust). Retirez-vous!... voici la nuit.
Faust (passant son bras autour de la taille de Marguerite). Chère âme!
Mar. Laissez-moi! (Elle se dégage et s'enfuit.)
Faust (la poursuivant). Quoi! méchante!... on me fuit!
Mep. (à part, tandis que Marthe, dépitée, lui tourne le dos). L'entretien devient trop tendre! Esquivons nous! (Il se cache derrière un arbre.)
Mart. (à part). Comment m'y prendre? (Se retournant.) Eh bien! il est parti!... Seigneur!... (Elle s'éloigne.)
Mep. Oui! Cours après moi!... Ouf! cette vieille impitoyable De force ou de gré, je crois, Allait épouser le diable!
Faust (dans la coulisse). Marguerite!
Mart. (dans la coulisse). Cher seigneur!
Mep. Serviteur!