13. LE DUC D’ORLÉANS
Philippe, Duc d’Orléans (1674-1723), Regent of France after the death of Louis XIV, was the only son of Monsieur, the brother of Louis XIV, by his second wife, Charlotte Elizabeth, daughter of the Elector Palatine. Till his father’s death in 1701 he was called the Duc de Chartres.
M. le duc d’Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l’air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoique il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l’académie, il avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce infinie, et si naturelle qu’elle ornoit jusqu’à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d’aisance quand rien ne le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenoit, et qui surprenoit toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale sur les sciences les plus abstraites, qu’il rendoit claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire étoit si singulière qu’il n’oublioit ni choses, ni noms, ni dates, qu’il rendoit avec précision, et son appréhension étoit si forte qu’en parcourant ainsi, c’étoit en lui comme s’il eût tout lu fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m’a souvent reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtois pas; mais je lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu de gens, et qui n’appartenoit à personne si justement qu’à lui: c’est qu’outre qu’il avoit infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvoit jointe à une si grande justesse, qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s’il avoit suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenoit quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n’avoit pas toujours tort; mais elle n’en étoit pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance, raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d’imposant dans la société, et quoique il sentît bien ce qu’il étoit, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à l’aise, et lui-même comme au niveau des autres.
Il gardoit fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n’avoit l’air, le discours, ni les manières plus respectueuses que lui, ni plus noble avec le Roi et avec les fils de France. Monsieur avoit hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père, et l’avoit transmise toute entière à son fils. Quoique il n’eût aucun penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu’on appelle être méchant, il étoit dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchoit jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui étoit personnel, et racontoit toujours les choses de cette nature où il avoit eu le plus de part, donnant avec équité toute louange aux autres et ne parlant jamais de soi; mais il se passoit difficilement de pincer ceux qu’il ne trouvoit pas ce qu’il appeloit francs du collier, et on lui sentoit un mépris et une répugnance naturelle à l’égard de ceux qu’il avoit lieu de croire tels. Aussi avoit-il le foible de croire ressembler en tout à Henri IV, de l’affecter dans ses façons, dans ses reparties, de se le persuader jusque dans sa taille et la forme de son visage, et de n’être touché d’aucune autre louange ni flatterie comme de celle-là qui lui alloit au cœur. C’est une complaisance à laquelle je n’ai jamais pu me ployer. Je sentois trop qu’il ne recherchoit pas moins cette ressemblance dans les vices de ce grand prince que dans ses vertus, et que les uns ne faisoient pas moins son admiration que les autres. Comme Henri IV, il étoit naturellement bon, humain, compatissant, et cet homme si cruellement accusé du crime le plus noir et le plus inhumain, je n’en ai point connu de plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres, ni plus singulièrement éloigné de faire peine même à personne, jusque-là qu’il se peut dire que sa douceur, son humanité, sa facilité avoient tourné en défaut, et je ne craindrai pas de dire qu’il tourna en vice la suprême vertu du pardon des ennemis, dont la prodigalité sans cause ni choix tenoit trop près de l’insensible, et lui a causé bien des inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples et des preuves.
Je me souviens qu’un an peut-être avant la mort du Roi, étant monté de bonne heure après dîné chez Mme la duchesse d’Orléans à Marly, je la trouvai au lit pour quelque migraine, et M. le duc d’Orléans seul dans la chambre, assis dans le fauteuil du chevet du lit. A peine fus-je assis que Mme la duchesse d’Orléans se mit à me raconter un fait du prince et du cardinal de Rohan[251], arrivé depuis peu de jours, et prouvé avec la plus claire évidence. Il rouloit sur des mesures contre M. le duc d’Orléans pour le présent et l’avenir, et sur le fondement de ces exécrables imputations si à la mode par le crédit et le cours que Mme de Maintenon et M. du Maine s’appliquoient sans cesse à leur donner. Je me récriai d’autant plus que M. le duc d’Orléans avoit toujours distingué et recherché, je ne sais pourquoi, ces deux frères, et qu’il croyoit pouvoir compter sur eux: “Et que dites-vous de M. le duc d’Orléans, ajouta-t-elle ensuite, qui, depuis qu’il le sait, qu’il n’en doute pas, et qu’il n’en peut douter, leur fait tout aussi bien qu’à l’ordinaire?” A l’instant je regardai M. le duc d’Orléans qui n’avoit dit que quelques mots pour confirmer le récit de la chose à mesure qu’il se faisoit, et qui étoit couché négligemment dans sa chaise, et je lui dis avec feu: “Pour cela, Monsieur, il faut dire la vérité, c’est que depuis Louis le Débonnaire il n’y en eut jamais un si débonnaire que vous.” A ces mots, il se releva dans sa chaise, rouge de colère jusqu’au blanc des yeux, balbutiant de dépit contre moi qui lui disois, prétendoit-il, des choses fâcheuses, et contre Mme la duchesse d’Orléans qui les lui avoit procurées, et qui rioit. “Courage, Monsieur, ajoutai-je, traitez bien vos ennemis, et fâchez-vous contre vos serviteurs. Je suis ravi de vous voir en colère, c’est signe que j’ai mis le doigt sur l’apostume; quand on la presse, le malade crie. Je voudrois en faire sortir tout le pus, et après cela vous seriez tout un autre homme et tout autrement compté.” Il grommela encore un peu et puis s’apaisa. C’est là une des deux occasions seules où il se soit jamais mis en vraie colère contre moi. Je rapporterai l’autre en son temps.
Deux ou trois ans après la mort du Roi, je causois à un coin de la longue et grande pièce de l’appartement des Tuileries, comme le conseil de régence alloit commencer dans cette même pièce où il se tenoit toujours, tandis que M. le duc d’Orléans étoit tout à l’autre bout, parlant à quelqu’un dans une fenêtre. Je m’entendis appeler comme de main en main; on me dit que M. le duc d’Orléans me vouloit parler. Cela arrivoit souvent en se mettant au Conseil. J’allai donc à cette fenêtre où il étoit demeuré. Je trouvai un maintien sérieux, un air concentré, un visage fâché qui me surprit beaucoup. “Monsieur, me dit-il d’abordée, j’ai fort à me plaindre de vous que j’ai toute ma vie compté pour le meilleur de mes amis.—Moi, Monsieur! plus étonné encore, qu’y a-t-il donc, lui dis-je, s’il vous plaît?—Ce qu’il y a, répondit-il avec une mine encore plus colère, chose que vous ne sauriez nier, des vers que vous avez faits contre moi.—Moi, des vers! répliquai-je; hé! qui diable vous conte de ces sottises-là? et depuis près de quarante ans que vous me connoissez, est-ce que vous ne savez pas que de ma vie je n’ai pu faire, non pas deux vers, mais un seul?—Hon, par...! reprit-il, vous ne pouvez nier ceux-là, et tout de suite me chante un pont-neuf à sa louange dont le refrain étoit: Notre régent est débonnaire, la la, il est débonnaire, avec un grand éclat de rire.—Comment! lui dis-je, vous vous en souvenez encore? et en riant aussi, pour la vengeance que vous en prenez, souvenez-vous-en du moins à bon escient.” Il demeura à rire longtemps, à ne s’en pouvoir empêcher avant de se mettre au Conseil. Je n’ai pas craint d’écrire cette bagatelle, parce qu’il me semble qu’elle peint.
Il aimoit fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même. Il me vantoit un jour l’Angleterre sur ce point, où il n’y a point d’exils ni de lettres de cachet, et où le Roi ne peut défendre que l’entrée de son palais ni tenir personne en prison, et sur cela me conta en se délectant, car tous nos princes vivoient lors, qu’outre la duchesse de Portsmouth, Charles II avoit bien eu de petites maîtresses; que le grand prieur[252], jeune et aimable en ce temps-là, qui s’étoit fait chasser pour quelque sottise, étoit allé passer son exil en Angleterre, où il avoit été fort bien reçu du roi. Pour le remerciement, il lui débaucha une de ces petites maîtresses dont le roi étoit si passionné alors qu’il lui fit demander grâces, lui offrit de l’argent, et s’engagea de le raccommoder en France. Le grand prieur tint bon. Charles lui fit défendre le palais. Il s’en moqua, et alloit tous les jours à la comédie avec sa conquête, et s’y plaçoit vis-à-vis du roi. Enfin le roi d’Angleterre, ne sachant plus que faire pour s’en délivrer, pria tellement le Roi de le rappeler en France qu’il le fut. Mais le grand prieur tint bon, dit qu’il se trouvoit bien en Angleterre, et continua son manège. Charles outré en vint jusqu’à faire confidence au Roi de l’état où le mettoit le grand prieur, et obtint un commandement si absolu et si prompt qu’il le fit repasser incontinent en France. M. le duc d’Orléans admirait cela, et je ne sais s’il n’aurait pas voulu être le grand prieur. Je lui répondis que j’admirais moi-même que le petit-fils d’un roi de France se pût complaire dans un si insolent procédé, que moi sujet, et qui, comme lui, n’avois aucun trait au trône, je trouvois plus que scandaleux et extrêmement punissable. Il n’en relâcha rien, et faisoit toujours cette histoire avec volupté. Aussi d’ambition de régner ni de gouverner, n’en avoit-il aucune. S’il fit une pointe tout à fait insensée pour l’Espagne, c’est qu’on la lui avoit mise dans la tête. Il ne songea même, comme on le verra, tout de bon à gouverner que lorsque force fut d’être perdu et déshonoré, ou d’exercer les droits de sa naissance, et, quant à régner je ne craindrai pas de répondre que jamais il ne le desira, et que, le cas forcé arrivé, il s’en seroit trouvé également importuné et embarrassé. Que vouloit-il donc? me demandera-t-on; commander les armées tant que la guerre auroit duré, et se divertir le reste du temps sans contrainte ni à lui ni à autrui.
C’étoit en effet à quoi il étoit extrêmement propre. Une valeur naturelle, tranquille, qui lui laissoit tout voir, tout prévoir, et porter les remèdes, une grande étendue d’esprit pour les échecs d’une campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenoit à l’exécution, pour s’en aider à point nommé, pour s’établir d’avance des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user aussi avec une sage diligence et vigueur de tous les avantages que lui pouvoit présenter le sort des armes. On peut dire qu’il étoit capitaine, ingénieur, intendant d’armée, qu’il connoissoit la force des troupes, le nom et la capacité des officiers, et les plus distingués de chaque corps, s’en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline, exécuter, en manquant de tout, les choses les plus difficiles. C’est ce qui a été admiré en Espagne, et pleuré en Italie, quand il y prévit tout, et que Marsin lui arrêta les bras sur tout. Ses combinaisons étoient justes et solides tant sur les matières de guerre que sur celles d’État; il est étonnant jusqu’à quel détail il en embrassoit toutes les parties sans confusion, les avantages et les désavantages des partis qui se présentoient à prendre, la netteté avec laquelle il les comprenoit et savoit les exposer, enfin la variété infinie et la justesse de toutes ses connoissances sans en montrer jamais, ni en avoir en effet meilleure opinion de soi.
L’abbé du Bois[253] étoit un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit, qui étoit en plein ce qu’un mauvais françois appelle un sacre mais que ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattoient en lui à qui en demeureroit le maître. Ils y faisoient un bruit et un combat continuel entre eux. L’avarice, la débauche, l’ambition étoient ses dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; l’impiété parfaite, son repos; et l’opinion que la probité et l’honnêteté sont des chimères dont on se pare, et qui n’ont de réalité dans personne, son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étoient bons. Il excelloit en basses intrigues, il en vivoit, il ne pouvoit s’en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendoient, avec une patience qui n’avoit de terme que le succès, ou la démonstration réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passoit ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus hardi lui étoit tourné en nature avec un air simple, droit, sincère, souvent honteux. Il auroit parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, et la crainte de s’avancer plus qu’il ne vouloit, ne l’avoit accoutumé à un bégayement factice qui le déparoit, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler de choses importantes, devint insupportable, et quelquefois inintelligible. Sans ses contours et le peu de naturel qui perçoit malgré ses soins, sa conversation auroit été aimable. Il avoit de l’esprit, assez de lettres, d’histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de plaire et de s’insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté qui sortoit malgré lui de tous ses pores, et jusque de sa gaieté, qui attristoit par là. Méchant d’ailleurs avec réflexion, et par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le fait, desirant tout, enviant tout, et voulant toutes les dépouilles. On connut après, dès qu’il osa ne se plus contraindre, à quel point il étoit intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire, passionné toujours, emporté blasphémateur et fou, et jusqu’à quel point il méprisa publiquement son maître et l’État, le monde sans exception et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit, à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à ses frayeurs, à ses vengeances. Tel fut le sage à qui Monsieur confia les mœurs de son fils unique à former, par le conseil de deux hommes qui ne les avoient pas meilleures, et qui en avoient bien fait leurs preuves.
Un si bon maître ne perdit pas son temps auprès d’un disciple tout neuf encore, et en qui les excellents principes de Saint-Laurent[254] n’avoient pas eu le temps de prendre de fortes racines, quelque estime et quelque affection qu’il ait conservée toute sa vie pour cet excellent homme. Je l’avouerai ici avec amertume, parce que tout doit être sacrifié à la vérité: M. le duc d’Orléans apporta au monde une facilité, appelons les choses par leur nom, une foiblesse qui gâta sans cesse tous ses talents, et qui fut à son précepteur d’un merveilleux usage toute sa vie. Hors de toute espérance du côté du Roi depuis la folie d’avoir osé lui demander sa nomination au cardinalat, il ne songea plus qu’à posséder son jeune maître par la conformité à soi. Il le flatta du côté des mœurs pour le jeter dans la débauche, et lui en faire un principe pour se bien mettre dans le monde, jusqu’à mépriser tous devoirs et toutes bienséances, ce qui le feroit bien plus ménager par le Roi qu’une conduite mesurée; il le flatta du côté de l’esprit, dont il le persuada [qu’]il en avoit trop et trop bon pour être la dupe de la religion, qui n’étoit, à son avis, qu’une invention de politique, et de tous les temps, pour faire peur aux esprits ordinaires et retenir les peuples dans la soumission. Il l’infatua encore de son principe favori que la probité dans les hommes et la vertu dans les femmes ne sont que des chimères sans réalité dans personne, sinon dans quelques sots en plus grand nombre qui se sont laissé imposer ces entraves comme celle de la religion, qui en sont des dépendances, et qui pour la politique sont du même usage, et fort peu d’autres qui ayant de l’esprit et de la capacité se sont laissé raccourcir l’un et l’autre par les préjugés de l’éducation. Voilà le fonds de la doctrine de ce bon ecclésiastique, d’où suivoit la licence de la fausseté, du mensonge, des artifices, de l’infidélité, de la perfidie, de toute espèce de moyens, en un mot, tout crime et toute scélératesse tournés en habileté, en capacité, en grandeur, liberté et profondeur d’esprit, de lumière et de conduite, pourvu qu’[on] sût se cacher et marcher à couvert des soupçons et des préjugés communs.
Malheureusement tout concourut en M. le duc d’Orléans à lui ouvrir le cœur et l’esprit à cet exécrable poison; une neuve et première jeunesse, beaucoup de force et de santé, les élans de la première sortie du joug et du dépit de son mariage et de son oisiveté, l’ennui qui suit la dernière, cet amour, si fatal en ce premier âge, de ce bel air qu’on admire aveuglément dans les autres, et qu’on veut imiter et surpasser, l’entraînement des passions, des exemples et des jeunes gens qui y trouvoient leur vanité et leur commodité, quelques-uns leurs vues à le faire vivre comme eux et avec eux. Ainsi il s’accoutuma à la débauche, plus encore au bruit de la débauche jusqu’à n’avoir pu s’en passer, et qu’il ne s’y divertissoit qu’à force de bruit, de tumulte et d’excès. C’est ce qui le jeta à en faire souvent de si étranges et de si scandaleuses, et comme il vouloit l’emporter sur tous les débauchés, à mêler dans ses parties les discours les plus impies et à trouver un raffinement précieux à faire les débauches les plus outrées aux jours les plus saints, comme il lui arriva pendant sa régence plusieurs fois le vendredi saint de choix et les jours les plus respectables. Plus on étoit suivi, ancien, outré en impiété et en débauche, plus il considérait cette sorte de débauchés, et je l’ai vu sans cesse dans l’admiration poussée jusqu’à la vénération pour le grand prieur, parce qu’il y avoit quarante ans qu’il ne s’étoit couché qu’ivre, et qu’il n’avoit cessé d’entretenir publiquement des maîtresses et de tenir des propos continuels d’impiété et d’irréligion. Avec de tels principes et la conduite en conséquence, il n’est pas surprenant qu’il ait été faux jusqu’à l’indiscrétion de se vanter de l’être, et de se piquer d’être le plus raffiné trompeur.
Lui et Mme la duchesse de Berry disputoient quelquefois qui des deux en savoit là-dessus davantage, et quelquefois à sa toilette devant Mme de Saint-Simon, et ce qui y étoit avant le public, et M. le duc de Berry même, qui étoit fort vrai et qui en avoit horreur, et sans que M[me] de Saint-Simon, qui n’en souffrait pas moins et pour la chose et pour l’effet, pût la tourner en plaisanterie, ni leur faire sentir la porte pour sortir d’une telle indiscrétion. M. le duc d’Orléans en avoit une infinie dans tout ce qui regardoit la vie ordinaire et sur ce qui le regardoit lui-même. Ce n’étoit pas injustement qu’il étoit accusé de n’avoir point de secret. La vérité est qu’élevé dans les tracasseries du Palais-Royal, dans les rapports, dans les redits dont Monsieur vivoit et dont sa cour étoit remplie, M. le duc d’Orléans en avoit pris le détestable goût et l’habitude, jusqu’à s’en être fait une sorte de maxime de brouiller tout le monde ensemble, et d’en profiter pour n’avoir rien à craindre des liaisons, soit pour apprendre par les aveux, les délations et les piques, et par la facilité encore de faire parler les uns contre les autres. Ce fut une de ses principales occupations pendant tout le temps qu’il fut à la tête des affaires, et dont il se sut le plus de gré, mais qui, tôt découverte, le rendit odieux et le jeta en mille fâcheux inconvénients. Comme il n’étoit pas méchant, qu’il étoit même fort éloigné de l’être, il demeura dans l’impiété et la débauche où du Bois l’avoit premièrement jeté, et que tout confirma toujours en lui par l’habitude, dans la fausseté, dans la tracasserie des uns aux autres, dont qui que ce soit ne fut exempt, et dans la plus singulière défiance qui n’excluoit pas en même temps et pour les mêmes personnes de la plus grande confiance; mais il en demeura là sans avoir rien pris du surplus des crimes familiers à son précepteur.
Revenu plus assidûment à la cour, à la mort de Monsieur, l’ennui l’y gagna et le jeta dans les curiosités de chimie dont j’ai parlé ailleurs, et dont on sut faire contre lui un si cruel usage. On a peine à comprendre à quel point ce prince étoit incapable de se rassembler du monde, je dis avant que l’art infernal de Mme de Maintenon et du duc du Maine l’en eût totalement séparé; combien peu il étoit en lui de tenir une cour; combien avec un air désinvolte il se trouvoit embarrassé et importuné du grand monde, et combien dans son particulier, et depuis dans sa solitude au milieu de la cour quand tout le monde l’eut déserté, il se trouva destitué de toute espèce de ressource avec tant de talents, qui en devoient être une inépuisable d’amusements pour lui. Il étoit né ennuyé, et il étoit si accoutumé à vivre hors de lui-même, qu’il lui étoit insupportable d’y rentrer, sans être capable de chercher même à s’occuper. Il ne pouvoit vivre que dans le mouvement et le torrent des affaires, comme à la tête d’une armée, ou dans les soins d’y avoir tout ce dont il auroit besoin pour les exécutions de la campagne, ou dans le bruit et la vivacité de la débauche. Il y languissoit dès qu’elle étoit sans bruit et sans une sorte d’excès et de tumulte, tellement que son temps lui étoit pénible à passer. Il se jeta dans la peinture après que le grand goût de la chimie fut passé ou amorti par tout ce qui s’en étoit si cruellement publié. Il peignoit presque toute l’après-dînée à Versailles et à Marly. Il se connoissoit fort en tableaux; il les aimoit; il en ramassoit et il en fit une collection qui en nombre et en perfection ne le cédoit pas aux tableaux de la couronne. Il s’amusa après à faire des compositions de pierres et de cachets à la merci du charbon, qui me chassoit souvent d’avec lui, et des compositions de parfums les plus forts, qu’il aima toute sa vie, et dont je le détournois, parce que le Roi les craignoit fort, et qu’il sentoit presque toujours. Enfin jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d’ouverture et de facilité pour s’en servir, et jamais vie de particulier si désœuvrée ni si livrée au néant et à l’ennui. Aussi Madame ne le peignit-elle pas moins heureusement qu’avoit fait le Roi par l’apophthegme qu’il répondit sur lui à Maréchal, et que j’ai rapporté.
Madame étoit pleine de contes et de petits romans de fées: elle disoit qu’elles avoient toutes été conviées à ses couches, que toutes y étoient venues, et que chacune avoit doué son fils d’un talent, de sorte qu’il les avoit tous; mais que par malheur on avoit oublié une vieille fée disparue depuis si longtemps qu’on ne se souvenoit plus d’elle, qui, piquée de l’oubli, vint appuyée sur son petit bâton, et n’arriva qu’après que toutes les fées eurent fait chacune leur don à l’enfant; que, dépitée de plus en plus, elle se vengea en le douant de rendre absolument inutiles tous les talents qu’il avoit reçus de toutes les autres fées, d’aucun desquels, en les conservant tous, il n’avoit jamais pu se servir. Il faut avouer qu’à prendre la chose en gros le portrait est parlant[255].
Un des malheurs de ce prince étoit d’être incapable de suite dans rien, jusqu’à ne pouvoir comprendre qu’on en pût avoir. Un autre, dont j’ai déjà parlé, fut une espèce d’insensibilité qui le rendoit sans fiel dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses; et comme le nerf et le principe de la haine et de l’amitié, de la reconnoissance et de la vengeance est le même, et qu’il manquoit de ce ressort, les suites en étoient infinies et pernicieuses. Il étoit timide à l’excès, il le sentoit et il en avoit tant de honte qu’il affectoit tout le contraire, jusqu’à s’en piquer. Mais la vérité étoit, comme on le sentit enfin dans son autorité par une expérience plus développée, qu’on n’obtenoit rien de lui, ni grâce ni justice, qu’en l’arrachant par crainte, dont il étoit infiniment susceptible, ou par une extrême importunité. Il tâchoit de s’en délivrer par des paroles, puis par des promesses, dont sa facilité le rendoit prodigue, mais que qui avoit de meilleures serres lui faisoit tenir. De là tant de manquements de paroles qu’on ne comptoit plus les plus positives pour rien, et tant de paroles encore données à tant de gens pour la même chose qui ne pouvoit s’accorder qu’à un seul, ce qui étoit une source féconde de discrédit et de mécontents. Rien ne le trompa et ne lui nuisit davantage que cette opinion qu’il s’étoit faite de savoir tromper tout le monde. On ne le croyoit plus, lors même qu’il parloit de la meilleure foi, et sa facilité diminua fort en lui le prix de toutes choses. Enfin la compagnie obscure, et pour la plupart scélérate, dont il avoit fait sa société ordinaire de débauche, et que lui-même ne feignoit pas de nommer publiquement ses roués, chassa la bonne, jusque dans sa puissance, et lui fit un tort infini.
Sa défiance sans exception étoit encore une chose infiniment dégoûtante avec lui, surtout lorsqu’il fut à la tête des affaires, et le monstrueux unisson à ceux de sa familiarité hors de débauche. Ce défaut, qui le mena loin, venoit tout à la fois de sa timidité, qui lui faisoit craindre ses ennemis les plus certains, et les traiter avec plus de distinctions que ses amis, de sa facilité naturelle, d’une fausse imitation d’Henri IV, dont cela même n’est ni le plus beau ni le meilleur endroit, et de cette opinion malheureuse que la probité étoit une parure fausse, sans réalité, d’où lui venoit cette défiance universelle. Il étoit néanmoins très persuadé de la mienne, jusque-là qu’il me l’a souvent reprochée comme un défaut et un préjugé d’éducation qui m’avoit resserré l’esprit et accourci les lumières, et il m’en a dit autant de Mme de Saint-Simon, parce qu’il la croyoit vertueuse. Je lui avois aussi donné des preuves d’attachement trop fortes, trop fréquentes, trop continuelles dans les temps les plus dangereux, pour qu’il en pût douter, et néanmoins voici ce qui m’arriva dans la seconde ou troisième année de la régence, et je le rapporte comme un des plus forts coups de pinceau, et si dès lors mon désintéressement lui avoit été mis en évidence par les plus fortes coupelles, comme on le verra par la suite.
On étoit en automne. M. le duc d’Orléans avoit congédié les Conseils pour une quinzaine. J’en profitois pour aller passer ce temps à la Ferté; je venois de passer une heure seul avec lui, j’en avois pris congé et j’étois revenu chez moi, où, pour être en repos, j’avois fermé ma porte. Au bout d’une heure au plus, on me vint dire que Biron[256] étoit à la porte, qu’il ne se vouloit point laisser renvoyer, et qu’il disoit qu’il avoit ordre de M. le duc d’Orléans, qui l’envoyoit, de me parler de sa part. Il faut ajouter que mes deux fils avoient chacun un régiment de cavalerie, et que tous les colonels étoient lors par ordre à leurs corps. Je fis entrer Biron avec d’autant plus de surprise, que je ne faisois que de quitter M. le duc d’Orléans. Je demandai donc avec empressement ce qu’il y avoit de si nouveau. Biron fut embarrassé, et à son tour s’informa où étoit le marquis de Ruffec. Ma surprise fut encore plus grande; je lui demandai ce que cela vouloit dire. Biron, de plus en plus empêtré, m’avoua que M. le duc d’Orléans en étoit inquiet, et l’envoyoit à moi pour le savoir. Je lui dis qu’il étoit à son régiment comme tous les autres, et logé dans Besançon chez M. de Levis[257], qui commandoit en Franche-Comté. “Mais, me dit Biron, je le sais bien; n’auriez-vous point quelque lettre de lui?—Pourquoi faire? répondis-je.—C’est que franchement, puisqu’il vous faut tout dire, M. le duc d’Orléans, me répondit-il, voudroit voir de son écriture.” Il m’ajouta que peu après que je l’eus quitté, il étoit descendu dans le petit jardin de Mme la duchesse d’Orléans, laquelle étoit à Montmartre; que la compagnie ordinaire, c’est-à-dire les roués et les p...., s’y promenoient avec lui; qu’il étoit venu un commis de la poste avec des lettres, à qui il avoit parlé quelque temps en particulier; qu’après cela il avoit appelé lui Biron, lui avoit montré une lettre datée de Madrid du marquis de Ruffec à sa mère, et que là-dessus il lui avoit donné sa commission de me venir trouver.
A ce récit je sentis un mélange de colère et de compassion, et je ne m’en contraignis pas avec Biron. Je n’avois point de lettres de mon fils, parce que je les brûlois à mesure comme tous papiers inutiles. Je chargeai Biron de dire à M. le duc d’Orléans une partie de ce que je sentois; que je n’avois pas la plus légère connoissance avec qui que ce fût en Espagne, et le lieu où mon fils étoit; que je le priois instamment de dépêcher sur-le-champ un courrier à Besançon, pour le mettre en repos par ce qu’il lui rapporteroit. Biron, haussant les épaules, me dit que tout cela étoit bel et bon, mais que si je retrouvois quelque lettre du marquis de Ruffec, il me prioit de la lui envoyer sur-le-champ, et qu’il mettrait ordre qu’elle lui parvînt même à table, malgré l’exacte clôture de leurs soupers. Je ne voulus pas retourner au Palais-Royal pour y faire une scène, et je renvoyai Biron. Heureusement Mme de Saint-Simon rentra quelque temps après; je lui contai l’aventure. Elle trouva une dernière lettre du marquis de Ruffec, que nous envoyâmes à Biron. Elle perça jusqu’à table, comme il me l’avoit dit. M. le duc d’Orléans se jeta dessus avec empressement. L’admirable est qu’il ne connoissoit point son écriture. Non-seulement il la regarda, mais il la lut; et comme il la trouva plaisante, il en régala tout haut sa compagnie, dont elle devint l’entretien, et lui tout à coup affranchi de ses soupçons. A mon retour de la Ferté, je le trouvai honteux avec moi, et je le rendis encore davantage par ce que je lui dis là-dessus.
Il revint encore d’autres lettres de ce prétendu marquis de Ruffec. Il fut arrêté longtemps après à Bayonne, à table chez Dadoncourt, qui y commandoit, et qui en prit tout à coup la résolution sur ce qu’il lui vit prendre des olives avec une fourchette. Il avoua au cachot qui il étoit, et ses papiers décelèrent le libertinage du jeune homme qui court le pays, et qui, pour être bien reçu et avoir de l’argent, prit le nom de marquis de Ruffec, se disoit brouillé avec moi, écrivoit à Mme de Saint-Simon pour se raccommoder par elle et la prier de payer ce qu’on lui prêtoit, le tout pour qu’on vît ses lettres, et que cela, joint à ce qu’il disoit de la famille, le fît croire mon fils et lui en procurât les avantages. C’étoit un grand garçon bien fait, avec de l’esprit, de l’adresse et de l’effronterie, qui étoit fils d’un huissier de Madame, qui connoissoit toute la cour, et qui, dans le dessein qu’il avoit pris de passer pour mon fils, s’étoit bien informé de la famille pour en parler juste et n’être point surpris. On le fit enfermer pour quelque temps. Il avoit auparavant couru le monde sous d’autres noms; il crut que celui de mon fils, de l’âge duquel il se trouvoit à peu près, lui rendroit davantage.
La curiosité d’esprit de M. le duc d’Orléans, jointe à une fausse idée de fermeté et de courage, l’avoit occupé de bonne heure à chercher à voir le diable, et à pouvoir le faire parler. Il n’oublioit rien, jusqu’aux plus folles lectures, pour se persuader qu’il n’y a point de Dieu, et il croyoit le diable jusqu’à espérer de le voir et de l’entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre, et cependant il est extrêmement commun. Il y travailla avec toutes sortes de gens obscurs, et beaucoup avec Mirepoix, mort en 1699, sous-lieutenant des mousquetaires noirs, frère aîné du père de Mirepoix, aujourd’hui lieutenant général et chevalier de l’ordre. Ils passoient les nuits dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des invocations. M. le duc d’Orléans m’a avoué qu’il n’avoit jamais pu venir à bout de rien voir ni entendre, et se déprit enfin de cette folie. Ce ne fut d’abord que par complaisance pour Mme d’Argenton, mais après par un réveil de curiosité, qu’il s’adonna à faire regarder dans un verre d’eau le présent et le futur, dont j’ai rapporté sur son récit des choses singulières, et il n’étoit pas menteur. Faux et menteur, quoique fort voisins, ne sont pas même chose, et quand il lui arrivoit de mentir, ce n’étoit jamais que, lorsque pressé sur quelque promesse ou sur quelque affaire, il y avoit recours malgré lui pour sortir d’un mauvais pas.
Quoique nous nous soyons souvent parlé sur la religion, où, tant que j’ai pu me flatter de quelque espérance de le ramener, je me tournois de tout sens avec lui pour traiter cet important chapitre sans le rebuter, je n’ai jamais pu démêler le système qu’il pouvoit s’être forgé, et j’ai fini par demeurer persuadé qu’il flottoit sans cesse sans s’en être jamais pu former. Son desir passionné, comme celui de ses pareils en mœurs, étoit qu’il n’y eût point de Dieu; mais il avoit trop de lumière pour être athée, qui sont une espèce particulière d’insensés bien plus rare qu’on ne croit. Cette lumière l’importunoit, il cherchoit à l’éteindre et n’en put venir à bout. Une âme mortelle lui eût été une ressource; il ne réussit pas mieux dans les longs efforts qu’il fit pour se la persuader. Un Dieu existant et une âme immortelle le jetoient en un fâcheux détroit, et il ne se pouvoit aveugler sur la vérité de l’un et de l’autre. Le déisme lui parut un refuge, mais ce déisme trouva en lui tant de combats, que je ne trouvai pas grand peine à le ramener dans le bon chemin, après que je l’eus fait rompre avec Mme d’Argenton. On a vu avec quelle bonne foi de sa part par ce qui en a été raconté. Elle s’accordoit avec ses lumières dans cet intervalle de suspension de débauche. Mais le malheur de son retour vers elle le rejeta d’où il étoit parti. Il n’entendit plus que le bruit des passions qui s’accompagna pour l’étourdir encore des mêmes propos d’impiété, et de la folle affectation de l’impiété. Je ne puis donc savoir que ce qu’il n’étoit pas, sans pouvoir dire ce qu’il étoit sur la religion. Mais je ne puis ignorer son extrême malaise sur ce grand point, et n’être pas persuadé qu’il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville, qu’il faisoit trophée de tant mépriser, s’il étoit tombé dans une maladie périlleuse qui lui en auroit donné le temps. Son grand foible en ce genre étoit de se piquer d’impiété et d’y vouloir surpasser les plus hardis.
Je me souviens qu’une nuit de Noël à Versailles, où il accompagna le Roi à matines et aux trois messes de minuit, il surprit la cour par sa continuelle application à lire dans le livre qu’il avoit apporté, et qui parut un livre de prière. La première femme de chambre de Mme la duchesse d’Orléans, ancienne dans la maison, fort attachée et fort libre, comme le sont tous les vieux bons domestiques, transportée de joie de cette lecture, lui en fit compliment chez Mme la duchesse d’Orléans le lendemain, où il y avoit du monde. M. le duc d’Orléans se plut quelque temps à la faire danser, puis lui dit: “Vous êtes bien sotte, Mme Imbert; savez-vous donc ce que je lisois? C’étoit Rabelais, que j’avois porté de peur de m’ennuyer.” On peut juger de l’effet de cette réponse. La chose n’étoit que trop vraie, et c’étoit pure fanfaronnade. Sans comparaison des lieux ni des choses, la musique de la chapelle étoit fort au-dessus de celle de l’Opéra et de toutes les musiques de l’Europe; et comme les matines, laudes et les trois messes basses de la nuit de Noël duraient longtemps, cette musique s’y surpassoit encore. Il n’y avoit rien de si magnifique que l’ornement de la chapelle et que la manière dont elle étoit éclairée. Tout y étoit plein; les travées de la tribune remplies de toutes les dames de la cour en déshabillé, mais sous les armes. Il n’y avoit donc rien de si surprenant que la beauté du spectacle, et les oreilles y étoient charmées. M. le duc d’Orléans aimoit extrêmement la musique; il la savoit jusqu’à composer, et il s’est même amusé à faire lui-même une espèce de petit opéra, dont la Fare[258] fit les vers, et qui fut chanté devant le Roi; cette musique de la chapelle étoit donc de quoi l’occuper le plus agréablement du monde, indépendamment de l’accompagnement d’un spectacle si éclatant, sans avoir recours à Rabelais; mais il falloit faire l’impie et le bon compagnon[259].
VIII
THE ABBÉ DUBOIS AND THE SEE OF CAMBRAI[260]
Cambray vaquoit, comme on l’a vu naguère, par la mort à Rome du cardinal de la Trémoïlle[261], c’est-à-dire le plus riche archevêché[262] et un des plus grands postes de l’Église. L’abbé du Bois n’étoit que tonsuré; cent cinquante mille livres de rente le tentèrent, et peut-être bien autant ce degré pour s’élever moins difficilement au cardinalat. Quelque impudent qu’il fût, quel que fût l’empire qu’il avoit pris sur son maître, il se trouva fort embarrassé et masqua son effronterie de ruse; il dit à M. le duc d’Orléans qu’il avoit fait un plaisant rêve, et lui conta qu’il avoit rêvé qu’il étoit archevêque de Cambray. Le Régent, qui sentit où cela alloit, fit la pirouette et ne répondit rien. Du Bois, de plus en plus embarrassé, bégaya et paraphrasa son rêve; puis, se rassurant d’effort, demanda brusquement pourquoi il ne l’obtiendroit pas, Son Altesse Royale, de sa seule volonté, pouvant faire ainsi sa fortune. M. le duc d’Orléans fut indigné, même effrayé, quelque peu scrupuleux qu’il fût au choix des évêques, et d’un ton de mépris, lui répondit: “Qui? toi, archevêque de Cambray?” en lui faisant sentir sa bassesse et plus encore le débordement et le scandale de sa vie. Du Bois s’étoit trop avancé pour demeurer en si beau chemin; lui cita des exemples. Malheureusement il n’y en avoit que trop, et en bassesse et en étranges mœurs, grâces, comme on l’a vu ailleurs, à Godet, évêque de Chartres, avec ses séminaristes de néant et ignorants dont il remplit les évêchés, au P. Tellier et à la constitution, pour bassesse, ignorance, et mauvaises mœurs tout à la fois, et à ceux qui l’ont suivi.
M. le duc d’Orléans, moins touché de raisons si mauvaises qu’embarrassé de résister à l’ardeur de la poursuite d’un homme qu’il n’avoit plus accoutumé à contredire sur rien, chercha à se tirer d’affaire, et lui dit: “Mais tu es un sacre, et qui est l’autre sacre qui voudra te sacrer?—Ah! s’il ne tient qu’à cela, reprit vivement l’abbé, l’affaire est faite; je sais bien qui me sacrera, il n’est pas loin d’ici.—Et qui diable est celui-là, répondit le Régent, qui osera te sacrer?—Voulez-vous le savoir? répliqua l’abbé; et ne tient-il qu’à cela encore une fois?—Hé bien! qui? dit le Régent.—Votre premier aumônier, reprit du Bois, qui est là dehors; il ne demandera pas mieux; je m’en vais le lui dire”; embrasse les jambes de M. le duc d’Orléans, qui demeure court et pris sans avoir la force du refus, sort, tire l’évêque de Nantes à part, lui dit qu’il a Cambray, le prie de le sacrer, qui le lui promet à l’instant; rentre, caracole, dit à M. le duc d’Orléans qu’il vient de parler à son premier aumônier, qui lui a promis de le sacrer, remercie, loue, admire, scelle de plus en plus son affaire, en la comptant faite et en persuadant le Régent, qui n’osa jamais dire que non. C’est de la sorte que du Bois se fit archevêque de Cambray.
Du Bois, sous prétexte des affaires dont il étoit chargé, obtint un bref pour recevoir à la fois tous les ordres, et se dispensa lui-même de toute retraite pour s’y préparer. Il alla donc un matin à quatre ou cinq lieues de Paris, où dans une église paroissiale du diocèse de Rouen, du grand vicariat de Pontoise, Tressan[263], évêque de Nantes, premier aumônier de M. le duc d’Orléans, donna dans la même messe basse, qu’il célébra extra tempora, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise à l’abbé du Bois, et en fut après récompensé de l’archevêché de Rouen et des économats à la mort de Besons, qui avoit l’un et l’autre, et qui ne le fit pas longtemps attendre.
J’achèverai tout de suite ce qui regarde cette matière pour ne la pas séparer, et n’avoir pas à y revenir. On y trouvera une anecdote curieuse sur l’autorité de l’abbé du Bois sur son maître, et sur la frayeur et le danger de lui déplaire. Il eut ses bulles au commencement de mai, et fut sacré le dimanche 9 juin. Tout Paris et toute la cour y fut conviée. Je ne le fus point; j’étois lors mal avec lui, parce que je ne le ménageois guère avec M. le duc d’Orléans, sur ses vues du cardinalat et sur son abandon dans les affaires à ce qui convenoit aux Anglois et à l’Empereur, par lesquels il comptoit d’arriver à la pourpre romaine. Comme il redoutoit ma liberté, ma franchise, ma façon de parler à M. le duc d’Orléans qui lui faisoit de fréquentes impressions, quoique je m’en donnasse assez rarement la peine, et qu’il avoit celle de les effacer, il revenoit à moi de temps en temps, me ménageoit, me courtisoit, toujours pourtant détournant tant qu’il pouvoit la confiance de M. le duc d’Orléans en moi, qu’il resserroit sans cesse, mais qu’il ne pouvoit arrêter totalement ni même longtemps, quoique, comme je l’ai dit, je me retirasse beaucoup par le dégoût de tout ce que je voyois. Ainsi nous étions bien en apparence quelquefois, et souvent mal.
Ce sacre devoit être magnifique, et M. le duc d’Orléans y devoit assister. J’en dirai quelques mots dans la suite. Plus la nomination et l’ordination de l’abbé du Bois avoit fait de bruit, de scandale et d’horreur, plus les préparatifs superbes de son sacre les augmentoient, et plus l’indignation en éclatoit contre M. le duc d’Orléans. Je fus donc le trouver la veille de cet étrange sacre, et d’abordée je lui dis ce qui m’amenoit. Je le fis souvenir que je ne lui avois jamais parlé de la nomination de l’abbé du Bois à Cambray, parce qu’il savoit bien que je ne lui parlois jamais des choses faites; que je ne lui en parlerois pas encore, si je n’avois appris qu’il devoit aller le lendemain à son sacre; que je me tairois avec lui de la façon dont il se faisoit, telle qu’il ne pourroit mieux, si l’usage étoit encore de faire des princes du sang évêques, et qu’il fût question de son second fils, parce [que] je regardois cela comme chose déjà faite, mais que mon attachement pour lui ne me permettoit pas de lui cacher l’épouvantable effet que faisoit universellement une nomination de tous points si scandaleuse, une ordination si sacrilège, des préparatifs de sacre si inouïs pour un homme de l’extraction, de l’état, des mœurs et de la vie de l’abbé du Bois, non pour lui reprocher ce qui n’étoit plus réparable, mais pour qu’il sût à quel point en étoit la générale indignation contre lui, et que de là il conclût ce que ce seroit pour lui d’y mettre le comble en allant lui-même à ce sacre; je le conjurai de sentir quel seroit ce contraste avec l’usage, non-seulement des fils de France, mais des princes du sang, de n’aller jamais à aucun sacre, parce que je n’appelois pas y aller la curiosité d’en voir un une fois en leur vie, que les rois et les personnes royales avoient eue quelquefois; j’ajoutai qu’à l’opinion que sa vie et ses discours ne donnoient que trop continuellement de son défaut de toute religion, on ne manqueroit pas de dire, de croire et de répandre qu’il alloit à ce sacre pour se moquer de Dieu et insulter son Église; que l’effet de cela étoit horrible et toujours fort à craindre, et qu’on y ajouteroit avec raison que l’orgueil de l’abbé du Bois abusoit de lui en tout, et que ce trait public de dépendance, par une démarche si étrangement nouvelle et déplacée, lui attireroit une haine, un mépris, une honte dont les suites étoient à redouter, que je ne lui en parlois qu’en serviteur entièrement désintéressé; que son absence ou sa présence à ce sacre ne changeroit rien à la fortune de l’abbé du Bois, qui ne seroit ni plus ni moins archevêque de Cambray, et n’obscurciroit en rien la splendeur préparée pour ce sacre, telle qu’elle ne pourroit être plus grande, si on avoit un fils de France à sacrer; qu’en vérité c’en étoit bien assez pour un du Bois, sans prostituer son maître aux yeux de toute la France, et bientôt après de toute l’Europe, par la bassesse inouïe d’une démarche où on verroit bien que l’extrême pouvoir de du Bois sur lui l’auroit entraîné de force. Je finis par le conjurer de n’y point aller, et par lui dire qu’il savoit en quels termes actuels l’abbé du Bois et moi étions ensemble; que j’étois le seul homme de marque qu’il n’eût point convié; que nonobstant tout cela, s’il me vouloit promettre et me tenir sa parole de n’aller point à ce sacre, je lui donnois la mienne d’y aller, moi, et d’y demeurer tout du long, quelque horreur que j’en eusse et quelque blessé que je fusse de ce que cela feroit sûrement débiter que ce trait de courtisan étoit pour me raccommoder avec lui, moi si éloigné d’une pareille misère et qui osai me vanter, puisqu’il le falloit aujourd’hui, d’avoir jusqu’à ce moment conservé chèrement toute ma vie mon pucelage entier sur les bassesses.
Ce propos, vivement prononcé et encore plus librement et plus énergiquement étendu, fut écouté d’un bout à l’autre. Je fus surpris qu’il me dit que j’avois raison, que je lui ouvrais les yeux, plus encore qu’il m’embrassa, me dit que je lui parlois en véritable ami, et qu’il me donnoit sa parole et me la tiendrait de n’y point aller. Nous nous séparâmes là-dessus, moi le confirmant encore, lui promettant de nouveau que j’irois, et lui me remerciant de cet effort. Il n’eut nulle impatience, nulle envie que je m’en allasse, car je le connoissois bien, et je l’examinois jusqu’au fond de l’âme, et ce fut moi qui le quittai, bien content de l’avoir détourné d’une si honteuse démarche et si extraordinaire. Qui n’eût dit qu’il ne m’eût tenu parole? car on va voir qu’il le vouloit; mais voici ce qui arriva[264].
[Note: these two pages do not appear in the printed book.]