293.

To M. Suard.[342]

Bentinck Street, Cavendish Square, le 8 Novembre 1776.

Monsieur,

FRENCH TRANSLATION OF HIS HISTORY.

Quand on se propose de visiter un pays étranger où la langue que nous parlons n'est pas connue, on doit chercher les plus habiles interprètes de ses pensées. C'est pour cette raison que vous me permettrez de m'adresser à vous au sujet de mon histoire de la décadence et de la chute de l'Empire Romain.

Quand j'ai en le plaisir ce printems dernier de vous voir à Londres avec M. et Madame Necker, je crois vous avoir dit que mon ami Deyverdun s'étoit chargé de ma traduction, et qu'il se proposoit de la faire paroître en Allemagne, où il séjourne actuellement avec ce jeune Anglois. Mais l'exactitude et la diligence ne sont pas du nombre des vertus de mon ami; et après un long silence qui n'a pas laissé de m'ettonner, je reçus hier au soir une lettre de sa part, par laquelle j'apprens que sa paresse, ses occupations et les projets de son élève l'obligent de renoncer absolument à cette entreprise qu'il avoit à peine commencée. Me voici donc à present libre mais isolé. J'ai toujours méprisé la triste philosophie qui veut nous rendre insensibles à la gloire. J'ambitionne celle d'être lu en France et dans le Continent; et je me verrois au comble de mes désirs, si la même plume qui a si bien rendu l'éloquence historique de Robertson vouloit se preter à un écrivain son inferieur à tous egards mais qui a reçu de l'indulgence de ses compatriotes un acceuil presqu'aussi favorable. Un succès si flatteur m'encourage à me livrer avec ardeur à la composition du second volume. Malgré la dissipation de Londres et les soins du Parlement j'y ai déjà fait quelque progrès et je compte avec une assurance assez bien fondée de pouvoir l'achever dans deux ou tout au plus dans trois ans. Comme je m'empresserois alors de vous envoyer les feuilles à mesure qu'elles sortiroient de la presse, il nous seroit facile de nous arranger de manière que ce volume parût en même tems dans les deux langues.

Si vous avez, Monsieur, l'inclination et le loisir de vous engager dans ce travail, je ne perçeois plus que deux obstacles, qui sont à la verité assez considerables. Le premier c'est l'objet et la nature de mes deux derniers chapitres, qui doivent paroitre moins edifians encore en France qu'en Angleterre. Je sens cependant qu'un homme d'esprit rompu comme vous dans l'art d'écrire seroit souvent en état d'adoucir l'expression sans affoiblir la pensée. Je ne craindrois pas de vous confier les droits les plus étendus pour changer et même pour supprimer tout ce qui vous paroitroit le plus propre à blesser la delicatesse de votre église et de votre police. J'irais moi-même au devant de leurs scrupules et si par le moyen des couriers de nos ministres, vous m'envoyez les feuilles de la traduction, je vous aiderois à enlever toutes les pierres d'achoppement. Enfin si malgré toutes ces précautions l'ouvrage se trouvoit encore trop fort pour passer à la censure, ne pourroit on pas obtenir par le crédit de nos amis communs un privilège tacite qui suffiroit pour mettre votre edition à couvert de l'avidité des libraires? L'autre obstacle se tire de la crainte que dans cet intervalle de tems perdu par la negligence de mon ami, Deyverdun, quelque main assurément moins habile ne vous ait déjà prevenu. On m'a parlé fort confusement d'une traduction entreprise par Moutard, libraire sur le quai des Augustins, mais j'ignore jusqu'a quel point elle est avancée et quelles mesures on prend pour le faire paroitre. Vous êtes à portée, Monsieur, de vous informer et je conçois que cet eclaircissement pourra influer sur vos resolutions, et j'ose vous prier de me les communiquer au plûtot.

Mes affaires ne m'ont pas permis de faire un voyage à Paris cet été. J'ai senti douleureusement cette privation dont je ne me suis consolé qu'en formant des projets pour l'année prochaine. Quand on se rappelle les momens delicieux qu'on a passés avec Madame Necker dans ce taudis de Suffolk Street, toutes nos Angloises paroissent encore plus froides et plus maussades. Ayez la bonté, Monsieur, de l'assurer que son souvenir ne s'effacera jamais de mon coeur et de presenter en même tems à Monsieur Necker mes respects les plus sinceres. Comme homme je dois applaudir à la justice qu'on rend an vrai mérite; mais si je ne pensois qu'en Anglois je vous avoue franchement que ce n'est pas là le Ministre des Finances que je voudrois donner à la France. J'espère néanmoins que l'ami de l'humanité sera disposé à nous epargner le plus terribles de ses fleaux.

Excusez, Monsieur, ce long barbouillage dont j'ai pris la liberté de vous importuner, ou pardonnez tout à l'amour paternal. Recevez mes remerciemens en même tems pour cet excellent discours à l'Academie Françoise dans lequel vous avez mis des idées à la place de complemens. A propos nous sommes fort en colère contre votre confrère Voltaire pour les blasphemes qu'il vient d'écrire contre le Dieu du Théâtre Anglois;[343] et qu'on a lu, dit-on, en pleine Academie dans la presence même de sa prêtresse Madame Montagu.

J'ai l'honneur d'être avec une consideration distinguée,

Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
E. Gibbon.